Conseils pour couvrir les élections présidentielles américaines de 2020

parHéloïse Hakimi Le Grand
28 oct 2020 dans Sujets spécialisés
Masques & bulletins de vote

Les élections se suivent mais ne se ressemblent pas. La pandémie mondiale, la polarisation extrême de l'opinion publique et la diffusion massive de désinformation ont fait de cette élection présidentielle américaine de 2020 un événement plein de rebondissements auquel aucun journaliste n'aurait su se préparer. L'adaptation a été de mise pour ces reporters qui ont subi interdictions de déplacement et attaques quotidiennes sur leur profession.

Lors d'un webinaire organisé par IJNet et Muck Rack, Carrie Budoff Brown, responsable éditoriale chez Politico, et Bricio Segovia, correspondant à la Maison Blanche pour MVS Noticias au Mexique, ont analysé toutes les difficultés auxquelles les journalistes ont dû faire face durant cette campagne. Ils ont discuté de la problématique de traiter ce sujet pour un public étranger, de l'importance d'avoir un angle original lorsqu'on parle des sujets éculés et de leurs techniques pour combattre la mésinformation.

 

 

Voici ce qu'il faut retenir :

Tirer les leçons d'élections précédentes

Les intervenants étaient tous d'accord pour dire que la plus grande leçon de 2016 était la nécessité d'élargir son réseau.

M. Segovia a souligné combien il était important d'échanger avec des personnes d'origines différentes, d'expériences et de points de vue opposés afin de dépeindre une image représentative du pays. "Washington D.C est une bulle. Elle ne représente pas le pays dans son ensemble alors voyagez autant que vous pouvez. Parlez à des gens aux profils aussi variés que vous pourrez pour récolter différents points de vues et expliquer à votre public ce qu'il se passe dans ce pays de manière globale", dit-il.

Mme Brown, qui a couvert la campagne présidentielle de Barack Obama en 2008 et a été correspondante à la Maison Blanche pour Politico, a conseillé aux journalistes de faire preuve de scepticisme en toutes circonstances et de se retenir d'annoncer un résultat qu'ils pensent déjà acquis. "Je dis toujours à mes reporters de remettre en question leurs hypothèses," explique-t-elle.

Mme Brown a ajouté qu'il était primordial que les journalistes aient un réseau de contacts varié à interroger pour leurs reportages. "Il vous faut un réseau de sources d'une grande diversité : géographique, professionnelle, raciale, ethnique", précise-t-elle. Cela vous aider à produire des papiers bien documentés et sans angles morts. "Quand vous vous lancez sur un sujet, il faut aller chercher loin pour s'assurer que vous ne vous enfermez pas dans un entre-soi. Les biais de confirmation peuvent facilement s'immiscer dans des scrutins nationaux comme celui-ci."

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Couvrir la campagne américaine pour un public étranger

M. Segovia, un journaliste aux multiples récompenses qui a été correspondant dans plus de 30 pays depuis le début de sa carrière, a expliqué que les envoyés spéciaux à l'étranger doivent pouvoir traduire un langage et des concepts culturels spécifiques. "La base du journalisme et du métier de correspondant est d'essayer d'expliquer des choses qui sont difficiles à comprendre, aussi simplement que possible", dit-il.

Ceci n'a pas été une mince affaire sous l'administration Trump. "Quand le président envoie un tweet, il utilise beaucoup de langage familier et de jeux de mots qui sont compliqués à traduire pour un public hispanophone. Le cœur du message peut se perdre", raconte-t-il.

Il a aussi précisé qu'en tant que correspondant travaillant en autonomie, il a plus de contrôle sur les sujets qu'il poursuit. Cependant, tout n'est pas simple. Il n'a pas tout le temps la possibilité de suivre la campagne en personne, par exemple, car il doit souvent rester à Washington D.C. pour couvrir la Maison Blanche. Cette contrainte lui complique la tâche lorsqu'il s'agit de couvrir les deux camps de la campagne.

Trouver un angle d'approche unique

Mme Brown a travaillé de nombreuses années à renforcer les équipes de reporters politiques de Politico dans plusieurs Etats historiquement disputés. La rédaction a désormais des bureaux dans sept états différents et des reporters dans une douzaine d'entre eux. Elle s'est largement appuyé sur ce réseau unique lors de cette campagne. La moitié des reporters spécialistes en politique nationale pour Politico sont ainsi basés en Floride, dans le Michigan, dans l'Illinois, en Caroline du Nord, en Pennsylvanie et dans plusieurs villes du nord de la Côte Est.

"Ces journalistes possèdent un grand réseau de sources dans ces Etats. Ce ne sont pas des gens qu'on a parachuté là au hasard depuis Washington. Ce sont des personnes qui ont fait toute leur carrière journalistique dans ces territoires", souligne-t-elle. "Pendant des décennies, les médias nationaux n'avaient personne sur le terrain au quotidien. Je pense que cela va changer dorénavant."

Mme Brown a invité tous les journalistes à traiter des sujets inédits. "La mission et le postulat de base pour mes journalistes c'est, 'si ça a déjà été fait, on n'y va pas.' Trouvons quelque chose de nouveau à dire ou attendons d'avoir du neuf. A mon sens, c'est essentiel pour se distinguer dans un écosystème médiatique surchargé," affirme-t-elle.

Bricio Segovia a ajouté : "Je dis toujours qu'un journaliste ne vaut pas mieux que son carnet d'adresses". Selon lui, pour trouver des sujets uniques, il faut développer son réseau de sources.

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Les faits, la meilleure arme contre la désinformation

Pour combattre la désinformation, Mme Brown a insisté sur l'importance d'être impartial et de se concentrer sur les faits. "Si on attaque avec les faits, on fait notre boulot de lutte contre tout ce qui se balade sur les réseaux", pense-t-elle. "En tant que journalistes, nous avons ce privilège de pouvoir s'adresser directement au public, de réclamer des réponses de la part de nos sources. Comment, chacun à notre niveau, pouvons-nous préserver cette crédibilité afin de continuer à exercer notre métier et peut-être un jour changer la donne ? C'est peut-être un point de vue trop optimiste mais tout ce qu'on peut faire c'est faire notre putain de boulot. D'énoncer les faits et de les diffuser."

Ces jours-ci, la Maison Blanche est à l'origine de beaucoup de mésinformation, a remarqué M. Segovia. "Ils mènent une campagne de dénigrement de tout n’importe quel média qui ose critiquer l'administration en les traitant de 'fake news'", déplore-t-il.

Il a expliqué que même si le fact-checking fait aujourd'hui beaucoup parler de lui, la vérification des faits a toujours fait partie du travail de journaliste. Toutefois, durant ces quatre dernières années, ce rôle n'a jamais été autant important. "On ne peut pas laisser le Président décider de ce qui fait ou pas l'actualité", dit M. Segovia. "Notre travail est de décider si ce que la Maison Blanche envoie aux journalistes constitue une actualité. Si ce n'est pas le cas, on n'en parle pas."

Les intervenants ont admis que l'éducation aux médias est un élément essentiel de la lutte contre la mésinformation. "Nous devons éduquer les nouvelles générations de consommateurs d'actualité. Quel est le rôle d'un journaliste ? Pourquoi le journalisme est-il important ? Pourquoi faut-il vérifier une information auprès de plusieurs sources ?", explique M. Segovia. Mme Brown d'ajouter : "Je ne pense pas qu'il soit jamais trop tard pour s'initier aux médias. Mais c'est un travail difficile, pour sûr."

M. Segovia, qui a raconté avoir été la cible d'attaques à plusieurs reprises lors de ses reportages aux Etats-Unis, a indiqué que le déficit de confiance grandissant envers les médias est inquiétant du point de vue de la sécurité. Toutefois, il garde espoir. "Il faut garder en tête qu'il y aussi énormément de personnes qui croient en nous et au fait que notre rôle est essentiel pour la société."

Les effets du COVID-19 sur la couverture électorale

"Le monde dans lequel nous vivions avant le mois de mars n'existe plus. On ne peut donc plus couvrir l'élection comme on le faisait", explique Mme Brown. Les déplacements et voyages sont restreints, tout comme le contact avec les électeurs. Avoir des reporters basés dans différentes villes du pays, notamment dans les "swing states", est une façon de s'adapter à ces changements. "On s'appuie davantage sur ces journalistes dans les Etats et leurs reportages de fond pour pouvoir donner une vision plus précise de la direction que prend cette élection au niveau national."

M. Segovia a dit que le COVID-19 avait radicalement changé son travail de correspondant à l'étranger, notamment au sein de la Maison Blanche. Les interactions avec les représentants du gouvernement et les autres journalistes sont limitées. L'accès au président est principalement réservé au corps de presse et travailler depuis la Maison Blanche est désormais interdit.

Parce qu'il travaille seul, M. Segovia doit voyager pour couvrir les actualités liées à l'élection dans d'autres Etats. Avec la crise du COVID-19, il se tourne davantage vers les réseaux sociaux pour contacter des électeurs et toutes autres sources. "Les réseaux sociaux ont été pour les journalistes une sorte de fenêtre ouverte pour contacter des millions de personnes", dit-il. "On peut y trouver de bons sujets. On peut produire un bon papier en entrant en contact avec les gens, peu importe notre localisation."

Mme Brown a toutefois émis une mise en garde car les réseaux sociaux peuvent donner lieu à une forme de biais. Les seules personnes qui y sont accessibles sont celles qui ont accepté de s'inscrire sur ces plateformes. "Si vous êtes dans une petite ville ou dans un milieu rural, j'irais plutôt dans les quelques endroits où les gens se réunissent encore."


Héloïse Hakimi Le Grand est stagiaire en communication chez ICFJ.

Image principale sous license CC par Unsplash via Tiffany Tertipes.