Pourquoi les collectifs de pigistes attirent de plus en plus ?

par Chantal Baoutelman
4 oct 2021 dans Etre freelance
Des journalistes travaillent à une même table

Il y a 20 ans, être pigiste était une activité individuelle. "Aujourd’hui, il y a un tel besoin de sortir de l’isolement qu’un jeune pense tout de suite à un collectif" indique Emilie Gillet, membre du bureau de l’association Profession Pigiste. "Aux 48 h de la pige (qui rassemble les journalistes pigistes de toute la France, ndlr), nous avons peut-être participé à populariser les collectifs car nous avons multiplié des ateliers et des articles sur le sujet", poursuit la journaliste de 43 ans. 

Fanny a eu le déclic justement aux 48 h de la pige en juin dernier. "Je pige depuis six mois. J’ai certes des collaborations régulières mais j’ai besoin d’échanger avec des collègues, d’avoir des retours sur mes sujets ou des noms de médias à qui les proposer". Après une réponse négative du collectif Tu piges (dont je suis moi-même membre, ndla), la journaliste de 30 ans a rejoint l’équipe Hors cadre à la rentrée. 

Pour elle, il s’agit avant tout d’un lieu. La jeune pigiste peut disposer d’un bureau contre une cotisation de 90 € par mois. "Il était important pour nous d’avoir des locaux où se retrouver" précise Sylvie Fagnart, 43 ans, journaliste et cofondatrice du collectif Hors cadre. L’équipe a élu domicile à Pantin, en région parisienne, en décembre 2019. "La question du bureau s’est révélée une épine dans notre pied car il fallait payer le loyer de 1 200 €, même pendant le confinement. On a donc dû s’agrandir", explique la jeune quadra. 

Des profils complémentaires qui favorisent les projets collectifs

Hors cadre compte 20 membres : des rédacteurs de presse écrite, des photographes, des journalistes radio et télé. Des profils complémentaires qui favorisent des projets collectifs. "Un camarade photographe suit depuis quelques années une troupe de drag queens. Il m’a demandé de travailler avec lui. Nous avons proposé le projet au magazine Elle qui va le publier sur son site. Voilà un exemple de sujet que je n’aurais jamais fait toute seule", raconte Sylvie Fagnart. La dynamique est enfin enclenchée, Hors cadre prévoit même une soirée de lancement ainsi que des cours communs d’éducation aux médias et à l’information (EMI). "Cet engouement autour des collectifs est chouette ! Car ils sont la meilleure manière de se défendre dans nos métiers très précaires", s’enthousiasme la cofondatrice du collectif. 

Depuis les années 2000, les journalistes indépendants se regroupent dans des collectifs pour mieux vivre la pige. Une tendance qui s’accélère depuis la crise des médias de 2008. En mars dernier, un nouveau-né est arrivé : le collectif W, qui réunit une centaine de pigistes. En avril, c'est au tour de l’association des femmes journalistes de sport de se lancer avec plus de 170 adhérentes.

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Que représentent ces collectifs ? Comment fonctionnent-ils ? Clémence Aubert-Tarby, chercheuse et Nicolas Aubouin, enseignant-chercheur à la Paris School of Business (PSB) ont publié en 2019 L’inscription des formes atypiques de travail dans des espaces partagés : le cas des collectifs de pigistes.

Cette étude menée auprès de 13 journalistes de quatre collectifs différents a permis d’identifier quatre types d’organisation : le modèle terrier dans lequel le collectif de travail reste centré sur le partage d’un espace commun, la fourmilière pour les collectifs structurés autour de projets professionnels communs, la ruche où s’échangent des compétences, et la taupinière pour les collectifs qui s’appuient sur la construction d’un réseau de partage formel et informel. Chaque collectif a donc son fonctionnement. Chez Hors cadre, en plus du partage de bureau, on travaille sur des projets communs, et on échange son carnet d’adresses. Ils ne sont pas les seuls.

Togo

Au Togo, la seule association des journalistes indépendants a été créée en 2008 parce que "les concertations ne tiennent pas compte des problématiques des journalistes indépendants". La carte de presse en est un exemple. Celle délivrée aux journalistes en poste a une durée de validité de trois ans, quand celle des indépendants n’est valable qu’un an. 

De plus, ils sont payés au lance-pierre, "le tarif moyen tourne autour de 5 000 francs CFA (soit 7,62 euros, ndlr) l’article" selon Marc, 29 ans, journaliste et président de l’association. Des revenus dérisoires qui ont encore baissé avec la crise du Covid. Pourtant, les journalistes indépendants ne touchent aucune aide de l’Etat alors que les médias, eux, ont bien été soutenus. Face à ces injustices, le collectif veut défendre les intérêts des journalistes indépendants face à l’organe de régulation éthique (l’équivalent du CSA, nldr), les autorités et même certains médias. 

Les 200 adhérents, à jour de leur cotisation, partagent un espace de travail. Un vendredi sur deux, un café-débat sur un thème d’actualité ou du métier est organisé. "C’est un cadre permanent d’échange mais aussi de partage d’opportunités. Si l’un de nous a plus de commandes, il peut confier une partie aux autres" affirme Marc. 

"Chacun bénéficie du réseau des 24 autres"

Le collectif Les Incorrigibles ou  "Incos" loue deux salles à Montreuil, près de Paris. "Sur le papier, c’est la seule chose légale qui nous lie", s’amuse Audrey Mikaelian, journaliste réalisatrice de 47 ans. Les 25 journalistes paient chacun moins de 100 € par mois. Entre les reportages, les tournages, les vacances et autres absences, seule une dizaine de personnes occupent les bureaux au quotidien. Dans les faits, tous les lundis midis a lieu la conférence de rédaction des Incorrigibles de Montreuil (La CRIM). L’occasion de se tenir au courant du travail des uns et des autres, d’exprimer ses besoins, et partager son état d’esprit. C’est à ce rendez-vous que se forment les binômes journaliste-photographe.

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Chez Les Incos aussi, c’est surtout la force du collectif qui s’avère le plus grand avantage. Chacun bénéficie du réseau des 24 autres. Cet échange se pratique aussi sur le plan des connaissances et des compétences. Lorsqu’un membre a un problème avec une rédaction, il peut se fier à l’avis des autres. De la même manière, si une personne galère pour les impôts, la Sécu, Pôle emploi ou la Caf, il y a toujours une autre qui saura l’aider ou l’orienter vers le bon interlocuteur.

Audrey Mikaelian, au collectif depuis 2011, appelle Les Incos un "coworking solidaire". Certains se forment sur des questions techniques telles que les droits à la formation ou droits d’auteur. D’autres testent leurs cours d’EMI sur les copains. Un fonctionnement qui attire beaucoup de pigistes. "Il y a quelques années, nous recevions 11 demandes pour une place qui se libérait. Aujourd’hui, nous en avons 6 ou 7", observe la journaliste-réalisatrice. Si inconvénients il y a, cela demeure le coût financier du loyer, et des périodes creuses où il ne se passe rien à cause du peu d’investissement ou des personnalités de chacun. 

Belgique

En Belgique, les collectifs se font et se défont. Très peu sont structurés, selon l’association des journalistes professionnels. Huma fait office d’ovni. Créé en 2011, le collectif est composé de trois photojournalistes et d’une rédactrice. Il a choisi de ne pas partager de bureau mais est basé sur le travail en commun. "Je suis entrée dans le collectif pour partager les expériences, joies et difficultés du terrain, mais surtout pour construire des projets ensemble", argumente Johanna, 47 ans, photojournaliste. Chez Huma, les journalistes apprécient les enquêtes au long cours qui permettent d’approfondir les sujets.

Ainsi, pour leur projet What the foot, Johanna et ses camarades ont rencontré des footballeuses du monde entier un an et demi avant la coupe du monde de foot féminin. De l’idée jusqu’à la publication, ils sont restés maîtres de leur projet. "L’inconvénient c’est que nous nous retrouvons à faire beaucoup de gestion de projet, au lieu d’aller sur le terrain."

République centrafricaine

En République centrafricaine, un consortium de journalistes indépendants a vu le jour en 2020. "L’idée est de se fédérer parce que l’union fait la force", proclame Fiacre, son fondateur, journaliste de 35 ans. Le jeune collectif n’a pas non plus de locaux, faute de budget. Mais la dizaine de membres loue parfois des salles pour avancer sur des projets communs. Fiacre et ses camarades enquêtent souvent sur la corruption et les détournements de biens publics. Des thèmes qu’ils ne peuvent aborder sans pression que parce qu’ils ne sont rattachés à aucune rédaction et peuvent jouir d’une indépendance éditoriale

Parmi les activités du collectif : la lutte contre la désinformation sur les réseaux sociaux et dans certains médias. Le collectif va jusqu’à proposer à leurs collègues des sessions d’échanges sur la désinformation et le fact-checking.

Si les collectifs de journalistes indépendants ont le vent en poupe, ils ne constituent pas un passage obligé. Emilie Gillet qui pige depuis 21 ans, n’a aucune envie d’intégrer un collectif même si elle est consciente de "tous les intérêts et avantages que cela peut représenter". Elle comme d’autres ici invitent à se demander ce qu’on cherche dans un collectif et ce qu’on a envie d’y apporter. Car la plupart sont des associations qui nécessitent un minimum d’implication. Et cela ne correspond pas à tout le monde. Mais, quel que soit leur fonctionnement, le point commun de tous est la réponse qu’ils apportent : "ne plus être seul, et cela à cause même de la définition du mot collectif, assure Audrey Mikaelian, qui conclut : la seule difficulté se trouve du côté des personnes qui viennent chercher ce qu’ils ne trouveront pas, du travail par exemple."


Journaliste franco-tchadienne, Chantal Baoutelman est membre du collectif Tu piges. Elle écrit sur l'Afrique, les questions de féminismes, la parentalité, le monde du travail et les droits humains. Elle a travaillé notamment pour RFI, Femina, Francophonies du sud, Bastamag et Causette.

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