Complexifier le récit autour de la colonisation : le défi des journalistes européens

par Priyanka Shankar and Inbar Preiss
3 févr 2021 dans Sujets spécialisés
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L'année 2020 a été le théâtre d'événements sujets à polémique : une pandémie, de vives protestations en Biélorussie à Hong Kong ou au Venezuela, le mouvement Black Lives Matter, les élections américaines, le conflit en République centrafricaine et le Brexit. Lorsqu'il s'agit de rendre compte de sujets aussi complexes, les journalistes ont la responsabilité de les couvrir avec précision.

Cependant, les sujets controversés ne se résument pas à l'opposition de deux points de vues, ce qui complique la tâche des journalistes qui tentent de communiquer chaque aspect du conflit à leurs lecteurs. En analysant la couverture des élections américaines de 2016, durant laquelle la polarisation, la désinformation et la contestation étaient légion, la journaliste américaine Amanda Ripley a cherché à découvrir comment les journalistes pouvaient mieux couvrir des sujets aussi difficiles. Elle a interrogé des personnes avec une expérience de gestion créative des conflits comme des avocats, des médiateurs, des psychologues et des chefs religieux afin de recueillir les bonnes pratiques que les journalistes pourraient adopter dans le cadre de leurs reportages.

"La leçon à tirer pour les journalistes (ou quiconque) travaillant dans un conflit insurmontable : complexifier le récit", dit Ripley. "La complexité donne lieu à un papier plus complet et plus précis."

Ses recherches ont débouché sur le programme de formation "Complicating the Narratives" (CTN), ou complexifier le récit, par le Solutions Journalism Network (SJN), et aident ainsi les journalistes du monde entier à couvrir des sujets controversés différemment.

Comment 'complexifier le récit ?'

Selon Mme Ripley, l'idée principale est que les journalistes embrassent la complexité de leur sujet et qu'ils en présentent les nuances, les contradictions et les ambiguïtés chaque fois que cela est possible.

Hélène Biandudi Hofer, responsable du programme de formation CTN de SJN, explique que lorsqu'il s'agit de couvrir des sujets controversés en utilisant cette méthode, l'objectif doit être d'écouter attentivement lors des interviews, et aussi d'échanger avec ses sources avec empathie et en toute transparence.

L'approche CTN fournit des outils concrets et pratiques qui permettent aux journalistes de mieux écouter, de comprendre les raisons derrière les opinions de leurs sources et de contrer les biais de confirmation. Les journalistes peuvent ainsi commencer à dépasser leur habitude de ne croire que ce qui soutient leurs convictions préalables, et à s'ouvrir aux informations qui les remettent en question.

Le programme CTN se compose de conseils pour mener des interviews, de questions à poser à ses sources et d'outils pour une écoute active. Il s'agit d'une approche globale pour traiter les sujets qui divisent.

Le looping est une technique de CTN qui s'appuie sur une meilleure écoute pendant les interviews, augmentant également la précision des informations partagées par la source. L'idée est de répéter à la source le message principal de ce qu'elle vous a communiqué afin de s'assurer que vous l'avez bien compris. Non seulement cette technique vous aide à vous assurer que vous avez noté les informations correctement mais votre source se sentira écoutée et sera plus encline à partager davantage.

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Le programme de formation du CTN comprend également un ensemble de 22 questions que les journalistes peuvent utiliser dans leurs interviews pour avoir une vision plus large d'un sujet. Certaines questions permettent d'aborder les contradictions d'un sujet avec une source en les amplifiant plutôt qu'en les cachant. Cela aide les journalistes à lutter contre les biais de confirmation. Par exemple, le fait de demander "Que voulez-vous que l'autre bord pense de vous ?" peut révéler des informations précieuses et complexes.

Nous avons besoin de reportages précis lorsqu'il s'agit de questions clivantes

Après l'assassinat de George Floyd en juin 2020, des manifestations ont éclaté à travers le monde pour dénoncer les violences policières et le racisme. En Europe, des statues d'acteurs historiques de la colonisation ont été vandalisées ou démolies, ce qui a suscité des conversations sur la race, l'esclavage et le colonialisme.

 

Are We Europe colonization magazine cover

L'histoire de l'Europe est fortement marquée par la colonisation et le colonialisme, mais la question est rarement abordée publiquement. En tant que responsables éditoriales du magazine paneuropéen Are We Europe, nous avons décidé de relever ce défi complexe et d'ouvrir un débat sur la relation de l'Europe avec son passé et son présent coloniaux, en consacrant un numéro de notre magazine trimestriel à ce sujet.

Face à un sujet aussi controversé et complexe, nous avions besoin d'aide. Nina Fasciaux, directrice européenne et coordinatrice internationale du SJN, et Mme Hofer, directrice de CTN, nous ont offert leur soutien. Responsables éditoriaux et contributeurs ont tous été formés à la méthode CTN, ce qui a permis à tout le monde d'écouter et de penser différemment.

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Traiter la colonisation par les Européens avec la méthode CTN

Are We Europe a demandé à des contributeurs du monde entier de partager la façon dont le colonialisme européen a façonné leur vision du monde, leurs identités et leurs communautés, en bien et en mal. Des histoires personnelles de pays comme la Namibie, les Philippines, le Pakistan, l'Irlande, l'Australie et Hong Kong ont révélé des vécus inédits jusqu'alors et ont mis en avant les aspects du colonialisme encore sous-traités.

Notre équipe éditoriale estime également que, trop souvent, le fardeau de ces conversations difficiles est laissé aux victimes de la colonisation. Nous avons donc donné une plateforme aux Européens pour qu'ils discutent ouvertement du passé colonial de leur continent, plutôt que de le fuir.

Les articles de ce numéro portaient sur des sujets et des lieux divers, allant de l'appropriation illicite de terres au Zimbabwe au statut de la langue anglaise au Pakistan, en passant par la décolonisation des programmes universitaires en Belgique et l'absence de diversité dans le secteur du développement.

Tout au long de ce processus, l'approche CTN a aidé les auteurs à déconstruire leur white savior complex, ou tendance à présenter les blancs comme "sauveurs" des populations racisées. Elle leur a permis d'écrire sur l'impact du régime colonial sur leur identité et à expliquer comment l'Europe pouvait accomplir son devoir de mémoire de ses moments les plus sombres.

"Le fait d'avoir découvert la méthode CTN en travaillant sur mon papier m'a encouragée à poser des questions, même lorsqu'il n'y avait pas de réponses simples", déclare Teresa O'Connell, l'une des contributrices du magazine. À travers une histoire personnelle, elle raconte comment, après neuf siècles de répression coloniale britannique, les Irlandais commencent à se réapproprier leur langue et leur patrimoine.

Illustration blending historical photos with modern graphics, by Tamara Abdul Hadi
Illustration combinant photos historiques et graphisme moderne, par Tamara Abdul Hadi. Crédit : Are We Europe

 

"Le fait d'embrasser la complexité du récit m'a fait prendre conscience de mes préjugés lors de mes interviews", ajoute Mme O'Connell. "Mon sujet a alors pris des directions inattendues."

Pour la première fois dans ce magazine, les contributeurs ont également appliqué la méthode CTN au journalisme visuel. Conscientes de la représentation stéréotypée des anciennes colonies, souvent montrées à travers le regard de l'homme blanc, nous avons sélectionné des séries de photos en fonction de leur capacité à remettre en question ces récits. Des photographies historiques, des peintures, des dessins et des textes provenant d'archives publiques ont été combinés avec des éléments contemporains dans le but de décoloniser le regard et de donner au sujet la réalité et viscéralité qu'il mérite.

À Are We Europe, l'approche CTN nous a aidés à écouter plus attentivement, avec comme seul objectif de comprendre nos sources. Elle a encouragé notre équipe et nos collaborateurs à remettre en question et à reconnaître ses préjugés, et à embrasser la complexité d'une manière qui a séduit nos lecteurs.

"Peu importe à quel point un sujet est clivant ou controversé, lorsque les journalistes complexifient les récits, une mélodie émerge du silence qui a régné depuis bien trop d'années", disent Mmes Hofer et Fasciaux.  "Ce sont les voix de ceux qui veulent et ont désespérément besoin d'être entendus."


Priyanka et Inbar sont des journalistes freelance basées à Bruxelles. Elles étaient les rédactrices en chef de la dernière édition du magazine Are We Europe:Unsilencing: The Colonialism Issue.”

L'image principale a été créée par Patrick Waterhouse pour l'édition d'Are We Europe sur la colonisation.