Quand j’étais correspondant(e) à l’étranger

par Marie Naudascher
5 juil 2021 dans Etre freelance
Une piste d'atterrissage d'un aéroport

Choisi ou brutal, préparé ou improvisé, le retour en France après des années de correspondance à l’étranger est souvent passé sous silence. Les récits de correspondants, les conseils pour partir, sont faciles à trouver. Mais les récits de ceux qui sont rentrés sont plutôt confidentiels. Un tabou lié à cette "aventure" qui se termine, à ce à quoi on renonce quand on plie bagage, et aux risques des portes fermées quand on (re)vient en France.

Quels défis pour retrouver un travail et s’habituer à une nouvelle dynamique ? Changer de domaine ou revenir dans une rédaction ? Après avoir échangé avec des dizaines d’ "anciens de l’étranger",  voici cinq parcours, cinq voies, cinq façons de faire. 

Marjorie Murphy, ancienne correspondante à Toronto (Canada)

J’ai passé 10 ans à l’étranger et ai travaillé pour Radio Canada, tout en pigeant pour divers médias français. J’avais un rythme très intense, je faisais des doubles journées entre mon job de journaliste local avec une émission à moi et les reportages pour la France.

Avant de revenir en 2015, j’ai écrit à tous mes contacts, que j’avais soigneusement informés de mes projets, de mes reportages notamment via Facebook à l’époque. Mais en fait, une fois revenue, je ne rentrais dans aucune case. À 42 ans, revenir à des salaires de 2 000 euros que j’avais quittés 10 ans auparavant n’était pas une option. J’avais presque 20 ans d’expérience, deux enfants, une double culture, j’étais bilingue, et je n’avais pas ma place au desk à remonter des dépêches écrites par d’autres ou à présenter des flashs infos. 

Le retour c'est une seconde expatriation : il faut tout faire comme si on s'expatriait en France, pas comme si on revenait. Il faut penser qu’on va tout recommencer à zéro, même avec des supers contacts. On est considérés comme des gens atypiques, qui n'ont pas été dans les cases françaises comme tout le monde.

Je n'ai pas retrouvé ma place comme journaliste dans un système où je n'ai pas été pendant 10 ans, alors que j'aurais pu apporter d'autres choses. Quand on part, nous sommes perçus comme des héros et en revenant avec nos histoires à l'étranger, on dérange. J'aime comparer les pays ! Pour moi c’est stimulant et les gens ne comprennent pas pourquoi. 

En 2018, j'ai créé le podcast Ex expat le podcast car mon retour était trop dur. Je n’étais pas une expatriée en tant que journaliste, personne ne m’avait envoyée au Canada, j’ai émigré. Mais derrière le terme "expat", il y a des tas de réalités que j’explore dans plus de 60 épisodes. Donc il y a beaucoup à dire sur le retour.

Je suis quelqu’un de très optimiste et déterminée, donc ce projet a lancé la suite de l'aventure : depuis, je suis devenue chef d'entreprise, rédactrice en chef, podcasteuse au sein de l’Agence Double Monde que j’ai créée. Je fais tout avec mon associée, responsable de la partie commerciale et des partenariats et moi je suis plus sur le rédactionnel. Nous produisons des podcasts pour les marques et des podcasts natifs. Ma passion pour la radio m'a convaincue que c'était le bon choix.

[Lire aussi : Comment devenir correspondant à l'étranger ?]

Adeline Haverland, ex-correspondante à São Paulo (Brésil)

Après trois années à travailler pour divers médias (TV5 Monde, L’Express, France 24 ou encore Rue 89), j’ai décidé de rentrer. Je suis aujourd’hui chef de la rubrique agroalimentaire à l’Usine Nouvelle, un média pour lequel je n’avais pas travaillé au Brésil. J’ai eu de la chance ! Je savais que personne ne m’attendait. J’ai passé l’entretien une semaine après mon retour, et j’ai été prise en CDD au service finance (un remplacement de congé maternité) puis j’ai été embauchée en CDI à mon poste actuel.

Mon expérience de correspondante était valorisée, j’ai vu une certaine admiration dans le regard de mes collègues. Mais pour les RH, je ne rentrais pas forcément dans une case. J’avais des trous dans mon CV car j’avais des expériences non journalistiques. Cette polyvalence est à double tranchant. Il faut parfois savoir présenter une spécialité pour que notre profil soit compris.

Je conseille donc de dire "je suis une journaliste économique, avec un passage à l’étranger", plutôt que de raconter qu’on sait travailler pour la télévision, la radio, le web, qu’on a traité des sujets environnement, politique, sociétaux… La clef c’est vraiment de "réangler" son parcours en fonction du média dans lequel on postule car cette polyvalence peut faire peur. 

J'avais un petit matelas financier quand j'ai commencé la pige. Pour le retour, il faut aussi prévoir deux à six mois d’économies (notamment pour le loyer), et quand on rentre avec un conjoint étranger qui ne pourra pas forcément trouver un travail avant d’avoir ses papiers, c’est d’autant plus important. Au Brésil, c’est lui qui avait un travail stable, moi j’étais à la pige, et en France, notre dynamique s’est inversée. 

On idéalise parfois le retour quand ça va mal à l’étranger en se disant : "si j'étais en France, ce serait plus facile". Et puis quand on y est, on se rend compte que le quotidien présente d’autres défis. Par exemple, le retour peut être dur moralement. Même tes amis ne t'attendent pas. Quand tu rentres une fois par an, tout le monde fait un effort pour te voir. Mais, les gens ont changé depuis notre départ. Paradoxalement, on peut se sentir seul quand on revient auprès des siens. 

Benjamin Delille, ex-correspondant à Caracas (Venezuela)

Après près de trois ans au Venezuela pour plusieurs médias francophones dont Libération, RFI, Radio France, France 24, RTBF, RTS et Le Temps, je suis rentré en France. Ma décision était liée au Covid : j’étais en vacances en France en avril, les frontières étaient fermées, je ne pouvais plus rentrer et mon visa arrivait à expiration. 

J’ai commencé à frapper aux portes des rédactions en juin et j’ai eu des piges en présentation à RFI jusqu’en novembre. C’est un poste que j’avais déjà occupé avant de partir, donc ils connaissaient mon travail en tant que reporter mais aussi comme présentateur. J’ai postulé à une offre chez Libération pour être reporter au service actu, et j’ai été pris. Au début, je vivais un peu le "syndrome de l’imposteur" avec ce CDI, alors j’ai énormément travaillé pour faire mes preuves.

[Lire aussi : Nos conseils pour combattre le syndrome de l'imposteur]

 

Le retour me faisait peur. On parle assez peu des contraintes du retour. Pour moi, ce fut une obligation. Un confrère m’avait dit avant mon départ : "il y a deux types de correspondants, ceux qui partent pour deux ou trois ans, et ceux qui restent pour toujours. Tu verras vite quel est ton profil".

Ayant choisi un pays instable et difficile, c’était compliqué pour moi de me projeter toute ma vie au Venezuela. Il ne faut pas faire de son retour un tabou : il faut dire aux proches et aux rédactions qu’on souhaite rentrer. Quand tu l’annonces à l’avance, le retour est moins brutal. 

Benjamin Delille, archives personnelles
Benjamin Delille, à Caracas (Archives personnelles)

 

À l’étranger, je dépensais une énergie folle à courir après les piges, à vérifier que j’avais bien été payé, à essayer de comprendre mes droits. J’avais un tableau Excel avec une dizaine de médias différents. Ça me prenait au moins deux jours par mois. Dès qu’une nouvelle convention est signée dans un média, il faut déchiffrer ce que cela veut dire pour les pigistes. Je devais éplucher mes bulletins de paie. C’est fatigant car c’est du temps en moins pour se concentrer sur notre métier, le journalisme, le reportage. Aujourd’hui, le confort du CDI et du salaire fixe est un vrai soulagement. Et après des mois de nomadisme, j’ai pu enfin louer un appartement et me sentir "chez moi". 

L’avantage du correspondant c’est que notre terrain se mêle à notre quotidien. Tout est source d’inspiration pour avoir des idées de reportage. Tu es tout le temps dans ton sujet. C’est à la fois angoissant et stimulant. Je conseille à tous ceux qui me demandent comment  devenir correspondant de faire un an en rédaction avant de partir. C’est précieux que les gens connaissent ton visage, pas que ta voix ou tes écrits. Et cela m’a aidé pour revenir et trouver du travail.

Pierre Toussaint*, ancien correspondant en Amérique Latine 

J’ai travaillé cinq années à l’étranger et je suis revenu cette année, en mars. Je pensais être à la pige à mon retour et j'aurais pris ce que j'allais trouver. Les radios pour lesquelles j’avais déjà une expérience me proposaient des piges, mais pas de contrat long, même si mes compétences étaient reconnues. Et finalement, j’ai été embauché dans un média pour lequel je n’avais jamais travaillé, à l’issue d’un processus de recrutement long et à distance. Il fallait parler deux langues étrangères, et mon CV les a convaincus, j’ai dû tomber au bon moment. 

Je m’y suis pris bien à l’avance pour proposer des noms de remplaçants avant de partir. Cela leur a plu d’être prévenus trois mois avant mon départ. J’ai aussi à cette occasion pu avoir un retour sur mes années de reportages comme correspondant, ce qui est toujours positif d’avoir une discussion approfondie sur son travail car dans le feu de l’actualité, on n’a pas forcément le temps de demander. 

Personnellement, cela a été dur de quitter un pays, mes amis, ma vie quotidienne. Se réhabituer à un rythme de travail imposé, à des journées de travail différentes est complexe. Quand j’étais pigiste, je finissais régulièrement à 2 heures du matin, c’était une grande liberté et une façon différente d’organiser son emploi du temps.

Depuis mon retour, j’ai aussi réussi à construire une vraie frontière entre ma vie privée et professionnelle : c’est le jour et la nuit par rapport à ma vie d’avant. Et puis la sécurité d’avoir une mutuelle, un salaire qui tombe à la fin du mois. Toute la vie administrative est simplifiée. 

* prénom fictif à la demande du journaliste

Aglaé de Chalus, ancienne correspondante à Rio de Janeiro (Brésil)

Après sept années comme correspondante, j’ai décidé de m’installer à Marseille avec mon compagnon brésilien. Nous n’avions jamais vécu là-bas. J’avais travaillé pour des médias très divers et accumulé une expérience assez riche à mes yeux. J’ai fait du news pour RTL notamment lors des Jeux Olympiques Rio 2016, couvert l’actualité politique et sociale pour La Croix, suivi les secteurs de l’énergie et du pétrole pour les différentes revues du groupe Le Moniteur. J’ai fait des centaines de reportages. Mais la vie de pigiste est éprouvante.

Depuis 2020, j’assurais la correspondance d’Arte TV avec une autre consœur. Avoir choisi Marseille ne m’a pas forcément permis de valoriser mes contacts, puisque les rédactions qui me faisaient travailler au Brésil sont toutes basées à Paris.  

Aglaé de Chalus, en reportage chez les indiens Guaranis à Parelheiros, São Paulo
Aglaé de Chalus, en reportage chez les indiens Guaranis à Parelheiros, São Paulo, par Marie Naudascher

 

Ma première déconvenue est de n’avoir pas réussi à toucher le chômage : je me suis rendue compte très tardivement qu'ayant quitté le Brésil, j'étais considérée comme démissionnaire par Pôle Emploi. Moi qui avais la carte de presse depuis des années et avais toujours respecté la loi en me faisant payer en piges et non en facture, comme on me l’a déjà proposé, pour continuer à cotiser, je me suis retrouvée au pied du mur.

En novembre 2020, le pôle pigiste de la CFDT avait organisé une conférence en ligne sur ce thème si délicat du retour des correspondants, et j’avais recueilli pas mal d’informations, mais c’est un long parcours. Même si on choisit de rentrer à un moment difficile, il faut essayer de mettre le plus de chance de son côté pour préparer son atterrissage, car une fois sur place, nous ne sommes pas attendus et notre parcours n'est pas forcément valorisé. Aujourd'hui, j'ai retrouvé quelques piges mais le retour en pleine pandémie n'a pas facilité les choses.



D’autres témoignages recueillis auprès de pigistes de retour en France montrent que certains ont réussi à obtenir leurs indemnités auprès de Pôle Emploi. Une rupture conventionnelle ou une démission pour suivi de conjoints peuvent justifier un retour et donc des indemnités. La loi changeant régulièrement, il convient de se renseigner auprès d’un syndicat, ou de Pôle Emploi directement, pour ne pas avoir de mauvaises surprises. Plus d’informations sur ce lien.

Quels que soient leurs pays de couverture, le nombre d’années de vie à l’étranger, de conflits ou de grands événements racontés, d’accréditations et de déceptions accumulées, les parcours de correspondants ont paradoxalement beaucoup de points communs.

Impossible de ne pas se reconnaître dans le podcast ARTE Radio signé par Marine Vlahovic après des années de correspondance en Palestine. Ce mille-feuille sonore à la première personne raconte les paradoxes de cette expérience, le fonctionnement des commandes de papiers radio, de la machine médiatique et la précarité aggravée par la suppression des cotisations sociales pour leurs correspondants à l’étranger par plusieurs grands médias publics. Cinq épisodes d’une vingtaine de minutes à écouter par ici.


Marie Naudascher est journaliste radio et travaille comme correspondante pour Europe 1 radio au Brésil. 

Photo sous licence CC via Unsplash, par Angela Compagnone