Les abonnements numériques, clefs du succès de Mediapart

par James Breiner
11 mai 2021 dans Journalisme d'investigation
France

Les cinq fondateurs du journal d'information numérique français Mediapart, des journalistes reconnus issus des prestigieuses rédactions du Monde et de Libération, ont défié les idées reçues de l'époque lorsqu'ils ont lancé leur média d'investigation en 2008.

Le cimetière de l'industrie des médias était déjà jonché d'exemples d'échecs de modèles d'abonnement pour l'information en ligne. Qui plus est, le journalisme d'investigation n'était pas considéré comme un produit commercialement viable. On pensait encore qu'il devait être subventionné par des annonceurs désireux d'être associés à l'actualité des célébrités, du sport et du divertissement.

Ces idées étaient fausses. Mediapart a réussi, d'abord progressivement, puis de manière spectaculaire. En 2020, son modèle de journalisme indépendant financé par des abonnements numériques sans publicité a triomphé.

 

The growth of revenues over the past decade and below, the growth of subscriptions.
Ci-dessus, l'évolution du chiffre d'affaires annuel et l'évolution des abonnés au cours des 10 dernières années. Source : Mediapart 

 

Dans son rapport annuel au public, Edwy Plenel, cofondateur et président de Mediapart, révèle que le journal connaît une croissance record, alors que les médias traditionnels sont en déclin. En résumé :

  • Les abonnements payants ont augmenté de 28 % en 2020 pour atteindre 218 000.
  • Le chiffre d'affaires a augmenté de 22 % pour atteindre 20,5 millions d'euros.
  • Le bénéfice avant impôts a augmenté de 46 % pour atteindre 6 millions d'euros.
  • Le bénéfice net après impôts et participation s'élève à 4 millions d'euros.

Alors que la crise du COVID-19 a provoqué un effondrement de la publicité pour la presse papier, l'audiovisuel et les médias numériques, entraînant licenciements et fermetures, Mediapart a embauché 26 nouvelles recrues. Le nombre total de salariés est de 118, dont 69 journalistes, auxquels s'ajoutent 175 contributeurs indépendants.

[Lire aussi : En Afrique, ce média s'engage pour l'environnement, mais les moyens manquent]

Les clefs du succès de leur modèle

M. Plenel attribue cette croissance à "un besoin d’une information indépendante et rigoureuse pour comprendre l’imprévu et l’inattendu auquel nous faisons face sans succomber aux mensonges des propagandes".

De plus, en adoptant un modèle de production et de diffusion exclusivement numérique, ses coûts sont beaucoup plus bas. Il a donc pu s'adapter rapidement à l'évolution des technologies de distribution et de consommation au fil des ans, comme les réseaux sociaux et les smartphones.

La transparence de Mediapart concernant ses revenus, ses dépenses et sa propriété renforce sa revendication d'indépendance éditoriale, déclare M. Plenel. En 2019, La société a sanctuarisé son capital au sein d'une structure à but non lucratif sans actionnaires, le Fonds pour une presse libre.

Les médias traditionnels ont essayé de suivre le modèle de Mediapart en se convertissant à un modèle d'abonnements numériques, mais ils dépendent toujours de la publicité et de l'aide du gouvernement, souligne M. Plenel.

Il n'a pas pu s'empêcher de s'en prendre à ses concurrents : "propriétés de riches industriels, ils profitent tous d’une manne de subventions publiques (augmentées en raison de la pandémie) dont les plus substantielles vont aux plus riches et plus puissants d’entre eux, de même qu’ils bénéficient des fonds versés par les multinationales du numérique (Google, Facebook, Microsoft…)."

[Lire aussi : Pour ne pas faire faillite, une rédaction québécoise lance sa coopérative]

Ce qu'il faut retenir

Le succès de Mediapart n'a pas été facile. Le média a été poursuivi en justice plus de 200 fois pour ses reportages. D'autres organisations de médias l'ont attaqué pour avoir révélé un secret peu glorieux du domaine : les journalistes et les politiciens ont leur club d'initiés afin de se protéger mutuellement et ils ignorent les envies et besoins des citoyens ordinaires.

Mediapart a également lutté pendant des années contre le gouvernement pour obtenir que les médias numériques bénéficient des mêmes taux d'imposition que les médias traditionnels. Auparavant, le gouvernement imposait une TVA standard de 19,6 % sur les médias numériques, contre 2,1 % pour la presse papier. Les médias numériques ont fini par l'emporter en 2014, au profit de l'ensemble de la presse. Cependant, M. Plenel déplore avec un ton amer : "toute la presse a bénéficié de notre audace pionnière, menée avec le soutien du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (SPIIL). On ne peut pas dire qu’elle nous en a été reconnaissante."

Ces batailles ont nécessité de la ténacité et un grand attachement à ses principes. Le slogan de Mediapart pourrait être le mot d'ordre de tous les médias d'information soucieux de servir leur communauté : "La liberté de la presse n'est pas un privilège des journalistes mais un droit des citoyens !"

 

Brand Trust Scores
Source : Digital news report

 

Les résultats concrets de cette philosophie sont visibles dans le Reuters Digital News Report. Mediapart se classe 10e en France parmi les médias en ligne les plus populaires. Dans un pays où la confiance dans les médias a drastiquement chuté pendant les manifestations des "gilets jaunes", il s'est classé huitième parmi les marques les plus fiables, tous médias confondus (graphique ci-dessus). Pas mal pour une startup.


Ce billet a initialement été publié sur le blog de James Breiner. Il a été reproduit sur IJNet avec son accord.

James Breiner est un ancien lauréat ICFJ Knight. Il a lancé et dirigé le Center for Digital Journalism  de l'Université de Guadalajara. Lisez ses sites : News Entrepreneurs and Periodismo Emprendedor en Iberoamérica.

Image principale sous licence CC via Unsplash, Bruno Abatti.