Journaliste du mois : Anna Cunningham

parChanté Russell
7 sept 2020 dans Journaliste du mois
Anna Cunningham en reportage

L'autrice et animatrice radio indépendante Anna Cunningham raconte que son entrée dans le monde des envoyés spéciaux fut comme un "baptême du feu", durant lequel elle a dû rapidement s'adapter à des conditions de reportage chaotiques. Toutefois, dans ce chaos, elle a découvert sa passion. Mme Cunningham a construit sa carrière de reporter indépendante en couvrant des conflits, les droits humains, l'environnement et les problématiques liées au genre dans de nombreux endroits différents, certains dangereux.

Elle a su qu'elle voulait devenir journaliste au lycée et a commencé sa carrière dans une radio étudiante en France. Depuis, elle a travaillé à Londres, Paris, Mumbai, Kaboul et plus récemment Lagos.

"J'ai attrapé le virus de l'info et j'ai démarré en bas de l'échelle, en tant que chargée de recherche pour des programmes d'actu. J'ai grimpé les échelons petit à petit", raconte Mme Cunningham, dont le travail a été diffusé par CBC, TRT World Now et France 24.

Par l'intermédiaire d'IJNet, elle a obtenu une bourse de reportage du Centre Pulitzer, mais une blessure l'a malheureusement empêchée de terminer le projet. Ce report, cependant, l'a conduite à publier un autre projet mené pour Undark Magazine sur la pollution de l'air au Nigeria.

Mme Cunningham espère pouvoir être un modèle pour les jeunes femmes qui s'intéressent au journalisme. "Il y a 20 ans, et aujourd'hui encore, notre secteur était dominé par des hommes. Je ne pense pas avoir eu de femme comme patron avant bien plus tard dans ma carrière", dit-elle. "Quand il s'agissait de réussir à passer au micro, il fallait travailler beaucoup plus dur pour faire ses preuves en tant que femme. Je pense que c'est toujours le cas actuellement."

Femme de journaliste et mère de deux enfants, elle veut montrer aux autres femmes que carrière journalistique épanouissante et vie de famille peuvent être compatibles. Elle a choisi de devenir freelance car la flexibilité géographique de ce statut lui permettait de prioriser sa famille.

Nous avons parlé avec Mme Cunningham de son choix d'indépendance, de ses expériences en tant qu'envoyée spéciale et lui avons demandé ses conseils pour les journalistes débutants.

IJNet : Pourquoi avoir choisi une carrière d'envoyée spéciale ?

Anna Cunningham : J'ai passé 10 ans au sein de la BBC. J'ai travaillé pour la radio locale, les informations régionales pour ensuite rejoindre ce qu'on appelle “network news,” avant de terminer au World Service. J'ai vécu une des interviews les plus importantes et émouvantes de toute ma carrière en Afghanistan et c'est à ce moment-là que j'ai su que c'était le domaine dans lequel je voulais me spécialiser.

Je visitais une clinique de nutrition infantile où étaient amenés des nourrissons nés dans des villages lointains. Elle se situait à une heure de Kaboul environ. Nous étions sur la route, ou plutôt la piste, et nous approchions du lit d'un fleuve quand quelqu'un a ouvert les vannes du barrage. Un mur d'eau a déferlé vers nous et a manqué de nous emporter mais notre chauffeur a réussi à nous conduire vers un terrain en hauteur à temps.

Tous les hommes sont sortis et seule une femme restait dans la voiture avec moi. Elle a levé le voile de sa burqa et m'a dit : "Il faut que je vous raconte mon histoire". Elle m'a parlé de sa vie sous les Talibans, de la perte de sa fille et de son mari. Elle m'a dit qu'elle était institutrice et qu'elle devait se cacher. Je me suis dit :"Waouh, c'est ça faire du journalisme. Du vrai." Le but de notre métier est de donner aux autres les moyens de s'exprimer, en particulier ces femmes dont les voix ont été passées sous silence pendant tant d'années   –et le sont encore dans beaucoup de régions du monde.

On peut dire que c'était ma première expérience en tant qu'envoyée spéciale.

Photos of Anna Cunningham

Comment votre métier de reporter dans les zones de conflits et sur les droits humains a-t-il été affecté par votre statut d'indépendante ?

Il y a une chose qu'il faut absolument aborder et régler quand on est freelance : il faut reconnaître et accepter que notre vie vaut plus qu'un scoop. Il y a des dangers, des risques et ils se sont multipliés au fil des années.

Quand on est jeune et qu'on veut devenir envoyé spécial, on veut juste plier bagages et s'envoler vers un lieu reculé. Avant, les grands reporters allaient là où personne d'autre n'allait pour leurs reportages, ils découvraient des histoires fascinantes et des rédactions leur commandaient des sujets. Aujourd'hui, aucune rédaction de vous commandera de papier si vous n'avez pas suivi de formation sur le reportage en milieu hostile.

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Il faut accepter que les rédactions trouveront que faire travailler un indépendant est plus risqué, car sans contrat salarié, vous n'êtes pas couvert par leur assurance. Mais si vous tenez un super sujet, que vous pouvez prouver que cette histoire mérite d'être racontée et que vous avez suivi la formation sur la sécurité, alors vous pourrez obtenir une commande.

Comment le COVID-19 a-t-il impacté vos projets en cours ?

Cette période a été très particulière car je viens de me réinstaller au Royaume-Uni après 10 ans passés à l'étranger. Durant cette pandémie, tous les freelances ont été gravement touchés. Les budgets dédiés aux indépendants ont sauté en premier, et les emplois permanents sont en danger aussi.

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J'ai mené de fantastiques et très intéressantes interviews avec des femmes qui travaillaient avec des sages-femmes indépendantes pour savoir comment la pandémie avait impacté les femmes qui accouchaient, mais je n'ai pas réussi à convaincre un média de commander un papier.

J'ai levé le pied en ce qui concerne le reportage terrain car je dois gérer mon rôle de mère aussi. J'ai travaillé en tant que freelance pour présenter les informations sur la radio britannique Times Radio. C'est de la pige, mais je sais ainsi exactement quand je commence et quand je termine le travail, ce qui est indispensable comme l'école de mes enfants est fermée à cause de la pandémie.

Quels conseils donneriez-vous à des jeunes femmes démarrant dans le journalisme ?

Mon premier conseil à toutes les jeunes femmes qui se lancent est : "N'abandonnez pas !" Si c'est vraiment ce que vous voulez faire, et que vous n'avez pas de problème avec le fait que ce ne sera jamais un emploi tranquille, foncez. Acceptez les refus quand vous y serez confrontées mais n'abandonnez pas. J'ai quelque part une pile de lettres de refus. Elle viennent toutes d'un même média chez qui j'ai fini par travailler à temps plein pendant 10 ans et avec qui je continue à collaborer de temps en temps en tant que pigiste.

Soyez polyvalentes. Soyez prêtes à tout savoir pour répondre à tous les besoins. Formez-vous. C'est particulièrement utile si vous souhaitez un jour vous installer à l'étranger. Si vous voulez dès maintenant sauter dans un avion vers l'inconnu pour travailler en tant qu'envoyée spéciale indépendante mais que ce n'est pas possible, travaillez où que vous pouvez. Ayez quelque chose qui montre votre passion pour ce métier, même si c'est en publiant vous-mêmes vos papiers. C'est un début et cela vous permettra tout de même de développer vos compétences.

On m'a demandé par le passé comment je gérais la maternité et mon métier de journaliste, surtout dans une branche parfois dangereuse. Pour être honnête, c'est difficile. En tant que parent, vos responsabilités et priorités évoluent mais cela ne veut pas dire que vous ne pouvez plus faire votre métier. Mon mari est également journaliste ainsi nous avons trouvé notre équilibre au fil des années. On évalue les risques. Remplir des formulaires d'évaluation des risques, préparer des documents de preuve de vie ou écrire son testament paraît sinistre mais c'est nécessaire quand on part en reportage. A partir de là, on prend notre décision et parfois, il arrive qu'on pense que le jeu ne vaut pas la chandelle.


Chanté Russell est récemment diplômée de l'Université d'Howard et effectue actuellement un stage au sein de l'International Center for Journalists.

Images fournies par Anna Cunningham.