La crise précarise un peu plus encore les pigistes

parMathieu Ozanam
20 mai 2020 dans Couvrir le COVID-19
Un journaliste devant son ordinateur

Les journalistes payés à la pige sont particulièrement touchés par la crise sanitaire. Les médias sont nombreux à avoir réduit le volume de leurs commandes. Quand ils ne les ont pas complètement arrêtées. 

L’épidémie de COVID-19 provoque un effet ciseau sur les médias. Leurs audiences explosent, pendant que leurs recettes publicitaires ont littéralement implosé. « L’onde de choc va être terrible. Les pertes de revenus vont probablement se chiffrer pour le mois d’avril entre 30 et 50 %. Ça met en danger les médias qui sont déjà en position de fragilité », alertait Benoît Grevisse, directeur de l’École de journalisme de Louvain (EjL) dans une interview à la RTBF.

Une variable d’ajustement

En France certaines rédactions ont choisi de mettre leurs journalistes permanents en chômage partiel. Mais pour la plupart des pigistes cela s’est traduit par une réduction, voire un arrêt des commandes. L’association Profession : pigiste a interrogé ses adhérents. En mars, 25 % d’entre eux avaient vu leurs revenus baisser, une proportion supérieure à 50 % en avril et près de 75 % en mai. Surtout, plus de la moitié de ces pigistes estiment que leurs revenus seront en berne dans les trois prochains mois.

« Les pigistes sont une variable d’ajustement », témoigne Sonia Reyne. Pigiste à Clermont-Ferrand (Auvergne, France), elle travaille pour une dizaine de titres. Si certaines commandes sont régulières, d’autres ne donnent lieu qu’à quelques articles dans l’année. « J’ai continué à travailler pour la presse économique sur la réaction des entreprises face à la crise sanitaire. Mais toutes mes collaborations avec la presse magazine sont tombées à l’eau, soit 30 à 40 % de mon activité. Et je ne m’attends à pas à ce que cela redémarre avant janvier 2021 », souffle-t-elle résignée.

L’État français a cependant ouvert la possibilité aux journalistes de bénéficier du chômage partiel sous certaines conditions. Ils doivent présenter trois bulletins de salaire dans les 12 derniers mois, dont deux au cours des quatre derniers mois. En France, il y aurait entre 7 833 journalistes pigistes selon la CCIJP (Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels) et un peu plus de 19 000 personnes selon Audiens, qui gère le régime obligatoire de prévoyance et de retraite des journalistes.

Des pigistes protégés

Journaliste franco-libanais à Madagascar pendant quatre ans pour RFI et France 24, puis au Liban, Bilal Tarabey vit depuis 2018 à Paris. Il est désormais pigiste régulier au desk pour la chaîne d’information continue au siège. « Je vais au travail deux fois par semaine. Au desk on est collé les uns aux autres. Nous venons donc par roulement », décrit-il. « On ne peut pas être deskeur en étant chez soi pour des questions de sécurité informatique. » Les journalistes permanents sont partis avec leur caméra se confiner chez eux. Mais comme ils ne peuvent plus quitter le territoire national, les images sont tournées à Paris ou ce sont celles d’agences qui sont utilisées à l’antenne. Bilal s’estime plutôt chanceux. La direction de France 24 protège ses pigistes en ayant facilité le chômage partiel et la compensation salariale est semble-t-il assez équitable.

La situation n’est pas aussi simple en Belgique. Car le statut de pigiste payé en salaire n’existe pas : les journalistes sont des freelances. « Les indépendants sont plus flexibles et reviennent moins cher pour les entreprises », s’insurgeait Martine Simonis, la secrétaire générale de l’AJP. L’association des journalistes professionnels a chiffré par enquête les pertes cumulées des journalistes freelances. « Une estimation prudente – basée sur une sortie de crise en juillet et “seulement“ sur 60 % des journalistes indépendant.e.s – aboutit à des pertes cumulées de 3,7 millions d’euros. »

Des mesures d’accompagnement ont aussi été mises en place en Belgique. Les indépendants privés totalement de revenus professionnels ont accès au droit passerelle. Et la Fédération Wallonie Bruxelles a mis en place une prime régionale de 2 000 euros. En Belgique, 25,3 % des journalistes sont indépendants.

Sources :

Questionnaire Profession : pigiste

Benoît Grevisse, professeur à l’UCLouvain, directeur de l’École de journalisme de Louvain (EjL).


Photo d'illustration : Licence CCby Alejandro Escamilla sur Unsplash.