Comment gérer le stress lié à la publication d'un article

par Cristiana Bedei
14 sept 2021 dans Sujets spécialisés
stress

La publication de votre travail et la diffusion de votre nom peuvent être à la fois exaltantes et terrifiantes. D'un côté, on trouve l'excitation évidente d'enfin voir circuler les histoires sur lesquelles vous avez travaillé et d'avoir votre nom publié. Toutefois, révéler vos efforts au monde peut aussi déclencher du stress et des inquiétudes. Même après avoir rédigé un excellent article, des doutes peuvent remonter : Ai-je fait du bon travail ? Y a-t-il des erreurs que je n'ai pas remarquées ? Les gens vont-ils lire mon article et s'y intéresser ?

"En tant que journalistes ou personnes qui écrivent et sont publiées, d'un côté, nous voulons vraiment faire passer notre message, et de l'autre, nous sommes timides et vulnérables", explique Emma Donaldson-Feilder, psychologue du travail chez Affinity Coaching and Supervision. "Il y a ce désir de s'exprimer, mais au moment où [un écrit] est publié, nous avons soudainement peur de la façon dont il pourrait être vu, examiné, [et] perçu."

Puisque les plateformes en ligne et les réseaux sociaux permettent d'obtenir des retours immédiats et directs, les journalistes peuvent avoir l'impression d'être particulièrement observés. Lorsqu'un article est publié, vos sources, vos lecteurs et tous les autres peuvent publiquement et instantanément signaler un faux pas, vous critiquer ou même vous attaquer. La responsabilité est un facteur de motivation positif, mais la peur de se tromper peut devenir paralysante.

[Lire aussi : Nos conseils pour lutter contre le syndrome de l'imposteur]

 

Lorsqu'en février, la journaliste indépendante et consultante en création Maansi Kalyan a couvert la manifestation des agriculteurs indiens pour VICE, elle avait déjà reçu des réactions négatives sur les réseaux sociaux pour avoir exprimé des points de vue différents. "Certaines critiques [étaient] à la limite de la menace, alors c'est peu dire que j'étais anxieuse à l'idée de publier un article qui serait lu dans le monde entier sur ce sujet ", raconte-t-elle.

Ayant récemment commencé à travailler à plein temps en tant que freelance, Mme Kalyan se sent plus stressée que jamais face aux projets. "Et ce, même si je sais que je suis bonne dans ce que je fais et que je suis convaincue d'avoir du talent. J'ai appris que le 'syndrome de l'imposteur' est presque un rite de passage, surtout chez les femmes de couleur qui poursuivent une carrière artistique."

Selon Mme Donaldson-Feilder, les auteurs émergents ne sont pas nécessairement les plus mal lotis. Cela peut aller dans les deux sens, dit-elle: "Si vous êtes nouveau et que vous ne savez pas comment cela peut se passer, vous avez peut-être moins peur parce que vous partez à l'aventure."

Toutefois, vous ne savez pas non plus si vous savez faire face aux critiques ou au rejet, explique-t-elle. "C'est comme n'importe quel autre métier. Plus vous le faites, plus vous vous sentez à l'aise", affirme Almara Abgarian, responsable éditoriale des rubriques Actualités et Lifestyle chez Jam Press. À ses débuts, elle rédigeait des articles très personnels et s'inquiétait, à juste titre, des commentaires négatifs et des jugements. "Une fois, j'ai écrit un article sur un speed dating nu. J'ai adoré et c'est l'un de mes articles les plus lus, mais j'avais peur d'être la cible de slut shaming. Et c'est ce qui s'est produit, [par le biais] de trolls en ligne", déplore-t-elle.

Elle se souvient également d'articles d'opinion sur des sujets comme la politique, qui, selon elle, sont anxiogènes d'une manière totalement différente. "Les journalistes sont souvent des cibles faciles pour les trolls. Je suis stupéfaite par les abus que l'on peut se prendre dans la figure." Comme la plupart des femmes journalistes qu'elle connaît, elle a reçu des courriers haineux.

Alors, comment les journalistes peuvent-ils faire face à la pression de fournir un travail de qualité, pour gérer leur peur du jugement et prendre confiance en leurs connaissances et compétences et ainsi mieux gérer leur stress de pré-publication ?

Nos trois témoins partagent ci-dessous leurs conseils sur la façon de gérer l'anxiété liée à la publication.

Être bienveillant envers soi

La première étape consiste à reconnaître le moment où vous vous sentez anxieux et se laisser ressentir ce sentiment, dit Mme Donaldson-Feilder. Ensuite, essayez d'être bienveillant avec vous-même. "Pardonner si l'on fait une erreur, prendre soin de soi, s'assurer que l'on dort suffisamment, que l'on ne reste pas debout toute la nuit à s'inquiéter et à écrire et réécrire", précise-t-elle. En d'autres termes, une gentillesse tant émotionnelle que pratique.

N'oubliez pas qu'il est normal de se sentir anxieux parfois et que vous n'êtes pas seul.

"Le troisième élément de l'auto-compassion, qui est peut-être le plus important, est l'humanité commune", ajoute-t-elle. "Ce sentiment que je ne suis pas seule, que nous sommes tous des êtres humains, que nous sommes tous vulnérables et que nous sommes, au bout du compte, tous connectés. [C'est] savoir que 'ce n'est pas moi qui suis mauvais', et être capable d'être gentil envers soi."

Appuyez-vous sur des personnes de confiance

Se tourner vers un ami, un collègue ou un mentor pour obtenir un soutien pratique et émotionnel après avoir terminé un article peut vous aider à surmonter le stress de dévoiler votre travail au reste du monde.

"Mon plus grand conseil pour les personnes qui s'inquiètent de ce qu'elles écrivent est de demander à un ami de lire une version non éditée", dit Mme Abgarian, qui partage régulièrement ses articles avec l'une de ses meilleures amies. "J'ai confiance en son opinion, mais je sais aussi qu'elle me donnera des commentaires constructifs. Je ne peux pas vous dire combien de fois j'ai modifié une ligne ici ou là grâce à nos échanges, ce qui m'a ensuite permis de me sentir beaucoup plus à l'aise avec l'article."

Mme Donaldson-Feilder confirme que le fait de recevoir le soutien et le réconfort d'autres personnes peut avoir un grand impact. "Il est de plus en plus évident que par le simple fait d'être en présence d'une autre personne, si elle nous soutient, nous calme, nous aide, [nous] commençons à refléter ce calme, ce qui peut nous aider à nous calmer", explique-t-elle. Cela peut nous aider à sentir que quelqu'un est de notre côté.

Avoir le bon état d'esprit et fixer des limites

En tant que jeune journaliste, Mme Kalyan dit qu'elle est encore en train de chercher et de tester des techniques de gestion du stress. Mieux comprendre que le secteur est construit autour de l'opinion publique l'aide.

"Cela permet de se rappeler que ce n'est pas personnel, même si on peut avoir l'impression que ça l'est. Quelle que soit la réaction à votre travail, cela ne signifie pas que vous êtes l'ennemi public numéro un", dit Mme Kalyan. "La réaction du public sera davantage liée à ce que vous avez découvert qu'à la personne dont le nom figure en bas de l'article."

Il est également utile de se déconnecter plutôt que de vérifier constamment les réactions à l'article. Promenez-vous, regardez un film, prenez un bain, faites un gâteau... Tout ce qui peut vous empêcher de surveiller les réponses en permanence. "Loin des yeux, loin du cœur : vous devez vous entraîner à abandonner tout attachement à votre article une fois qu'il est terminé", remarque Mme Kalyan.

Contrôler ses tendances perfectionnistes

Luttez contre les tendances perfectionnistes négatives. Vous est-il déjà arrivé de faire une fixation sur la même phrase pendant 30 minutes, ou de rendre un article en retard pour réviser une accroche parfaitement acceptable ? Combattez cela avec un plan de travail pré-établi, et revenez à l'idée de bienveillance.

"Je prévois presque à l'avance que je vais fixer un nombre maximum de réécritures, ou que je vais l'envoyer à cette personne. Si elle dit que c'est bon, alors c'est bon, même s'il y a une petite coquille", suggère Mme Donaldson-Feilder. "Ce qui est bien est bien. Si nous stressons trop pour chaque article, ce n'est ni gentil ni utile pour nous-mêmes."

[Lire aussi : Que faire quand le quotidien de pigiste est trop difficile à gérer ?]

Tester et trouver ce qui fonctionne pour vous

Testez et faites davantage ce qui fonctionne pour vous. Mme Abgarian, par exemple, trouve utile d'écrire, puis laisser reposer son article le temps d'une nuit avant de le relire au matin avec un regard neuf (si l'article n'est pas urgent ou si le délai est plus long).

"Si j'écris sur un sujet sensible, je peux chercher des articles sur le même sujet pour voir comment les autres l'ont abordé. Cela peut vous montrer ce qui a fonctionné et ce qui n'a pas fonctionné pour les autres, ainsi que la réaction du public", ajoute-t-elle.

Par ailleurs, elle alimente chez elle ce qu'elle appelle un "mur de l'imposteur" : une sélection de ses articles préférés, tous encadrés et accrochés au-dessus de son ordinateur. "Je ne suis pas prétentieuse, je vous le promets, mais si je doute de moi, cela m'aide de pouvoir lever les yeux et de voir ces articles", conclut-elle.


Cristiana Bedei est une journaliste freelance italienne avec une expérience internationale.

Photo par Elisa Ventur sur Unsplash.