Lancement d'une nouvelle étude sur les cyberviolences faites aux femmes journalistes

par Julie Posetti
29 sept 2020 dans Sécurité des journalistes
Affiche de l'étude

Avertissement : cet article contient des exemples explicites d'agressions en ligne motivées par le genre*.

Un nouveau combat s'est déclaré dans le domaine de la sécurité des journalistes et les femmes sont les premières visées. Les atteintes à la sécurité des femmes journalistes, qu'elles aient lieu en ligne, qu'elles soient psychologique ou physique, s'ajoutent les unes aux autres mais s'analysent comme un ensemble. Lorsqu'elles sont cumulées, elles sont terrifiantes et potentiellement mortelles.

Les risques recouvrent autant le harcèlement en ligne, les agressions ou les menaces de violences sexuelles. Les invasions de la vie privée, les infractions numériques et les tactiques de désinformation à leur encontre sont de plus en plus répandues.

L'ensemble de ces actes peut être qualifié de "violences en ligne motivées par le genre" ou "violences sexistes en ligne". Leurs auteurs sont autant des misogynes solitaires que des bandes organisées ou des agents de désinformation mandatés par leur État pour porter atteinte à la liberté de la presse.

C'est pourquoi l'International Center for Journalists (ICFJ) s'associe aujourd'hui à l'UNESCO pour mener une enquête mondiale sur les conséquences et impacts des cyberviolences faites aux femmes journalistes et les mesures à prendre pour les éradiquer. L'enquête, lancée cette semaine, nous aidera à comprendre comment ces violences apparaissent en 2020.

Décrire et comprendre le problème n'est que la première étape. Pour le combattre efficacement, il nous faut savoir quelles solutions sont aujourd'hui testées et mises en place, si elles fonctionnent ou non, et nous devons demander aux femmes journalistes ce dont elles ont besoin en priorité.

Comment les femmes journalistes vivent-elles ces cyberviolences ?

Les violences numériques sont une menace pour les femmes journalistes du monde entier, toutes plateformes ou communautés digitales confondues. Dans les commentaires des sites d'information ou sur les réseaux sociaux, les femmes qui exercent dans le secteur du journalisme sont confrontées aux agressions en ligne au quotidien. Ces violences les poursuivent jusque chez elles et s'infiltrent dans leur vie personnelle. Souvent, les abus se multiplient sans relâche. Cela leur cause des dommages psychologiques et peut mener à des violences physiques. Cela met également à mal l'évolution professionnelle de ces femmes qui se sentent parfois obligées de quitter la profession.

Grand nombre des femmes qui subissent ces violences en ligne les qualifient avec un vocabulaire habituellement réservé aux descriptions de guerres. "Les femmes sont ciblées dans des cyber-guerres de la même manière qu'elles le sont lors de guerres cinétiques", explique la journaliste finlandaise Jessikka Aro.

Lorsque les violences sexistes en ligne ont fait leur apparition, elles ont souvent été balayées par les employeurs du monde des médias et des réseaux sociaux. Ils les acceptaient comme une conséquence inévitable de l'engagement avec les publics en ligne. Pour gérer le problème, la responsabilité revenait le plus souvent aux femmes visées par ces attaques, à qui on expliquait que ces violences n'étaient pas une priorité.

Cependant, après des enquêtes et des recherches exhaustives, ainsi que l'appui d'un plaidoyer citoyen, cette problématique et ses impacts ont été reconnus au niveau international et plusieurs initiatives collaboratives sont nées pour venir en aide aux femmes visées. Néanmoins, les violences en ligne ne cessent de se propager et leurs formes sont de plus en plus complexes, ce qui complique la tâche de celles et ceux mobilisés pour combattre ce fléau.

Un des exemples les plus glaçants de violences sexistes perpétrées en ligne contre une femme journaliste est celui de Caroline Criado Perez au Royaume-Uni en 2013. Voici le type de menaces qu'elle a reçues après avoir proposé que l'autrice Jane Austen illustre un billet de banque :

"On a menacé de mutiler mes parties génitales, de me couper la gorge, de faire exploser ma maison, de me frapper avec la crosse d'un pistolet et de me brûler vive. On m'a dit qu'on m'enfoncerait des poteaux dans le vagin, des 'bites' dans la gorge. On m'a dit qu'un homme éjaculerait dans mes yeux et que je le supplierai de me laisser mourir. Ensuite, ils ont publié une adresse qui m'était rattachée sur Internet. J'étais comme une proie. J'étais terrifiée."

A collection of images depicting online violence against women journalists

Trois types de menaces convergent

Trois menaces de violences numériques planent sur les femmes journalistes aujourd'hui :

(1) Le harcèlement et les agressions misogynes

Ceci comprend différentes formes d'agressions et harcèlement ciblés et sexualisés tels que les menaces (d'agressions sexuelles, de viol ou de meurtres) contre les femmes journalistes mais également leurs filles, leurs sœur, leurs mères, etc. Il s'agit également d'injures sexistes liées à leur physique, leur orientation sexuelle ou sexualité et leur professionnalisme, créées pour ébranler leur confiance en elles et salir leur réputation. Ces agressions peuvent démarrer avec l'action d'individus isolés, un acharnement viral où les commentaires négatifs s'accumulent au fur et à mesure contre une même personne, ou des raids organisés par des internautes agissant en réseau.

(2) Les campagnes de désinformation organisées orientées autour de récits misogynes

Les femmes journalistes sont régulièrement la cible de campagnes de désinformation digitales. Certaines sont même organisées par des personnes liées à des agents étatiques. Ces attaques consistent souvent à accuser ces femmes de fautes professionnelles, diffuser des rumeurs à leur sujet pour nuire à leur réputation et publier des visuels malveillants comme des [deepfake](https://www.indiatoday.in/trending-news/story/journalist-rana-ayyub-deepfake-porn-1393423-2018-11-21#:~:text=Journalist Rana Ayyub was a,her devastated%2C she has revealed.&text=Deepfakes%2C the word is made,pornographic videos or revenge porn.) à caractère pornographiques, des mêmes illustrant des agressions ou des montages photo violents. L'objectif est de décrédibiliser la journaliste, la forcer à s'effacer en la couvrant de honte et ainsi faire taire le journalisme critique.

(3) Les infractions numériques et les atteintes à la vie privée qui augmentent les risques de violences physiques

L'envoi de malware, le hacking, le doxxing (qui consiste à rechercher et à divulguer sur l'Internet des informations sur l'identité et la vie privée d'un individu) ou le spoofing (l'usurpation d'identité) sont certaines des méthodes utilisées pour mettre en danger la cybersécurité des femmes journalistes. Elles aggravent les menaces physiques auxquelles font face ces reporters car elles peuvent mener à la divulgation de leur adresse personnelle ou professionnelle ainsi que leurs déplacements.

Les caractéristiques des cyberviolences

Les violences en ligne faites aux femmes journalistes prennent plusieurs formes mais ont toutes des caractéristiques communes.

  1. Elles se font en réseau : les cyberviolences sont souvent organisées et préméditées.
  2. Elles se diffusent : les violences en ligne faites aux femmes journalistes s'étendent aux familles de ces femmes, à leurs sources et leurs publics.
  3. Elles sont intimes : dans leur nature et leur manière de s'exprimer, ces menaces sont personnelles.

Le lien entre cyberviolences et attaques hors ligne

Un nouveau schéma émerge aujourd'hui, reliant les campagnes de cyberviolences et des attaques dans la vie réelle. Il met en avant la montée des menaces auxquelles sont confrontées les femmes journalistes à travers le monde.

En octobre 2017, la journaliste d'investigation Daphne Caruana Galizia a été assassinée lorsqu'une bombe placée sous sa voiture a explosé près de chez elle à Malte. Elle enquêtait sur la corruption de l'État. Avant d'être tuée, Mme Caruana Galizia était régulièrement victime de menaces en ligne et de harcèlement sexiste et sexuel. Le type de violences qu'elle a subi se rapproche tellement de celles commises contre Maria Ressa, qui subit de plein fouet le harcèlement du gouvernement philippin depuis 2007, que les fils de Mme Caruana Galizia ont publié un communiqué pour partager leurs inquiétudes face au risque d'assassinat pour cette dernière.

“Ce harcèlement ciblé, qui ressemble de manière inquiétante à celui dont est victime Mme Ressa, a créé les conditions qui ont mené au meurtre de Daphne,” écrivent-ils.

                  [Lire aussi : Comprendre les combats judiciaires de Maria Ressa]

De la même manière, la mort de la journaliste d'investigation indienne Gauri Lankesh a aussi attiré l'attention de la communauté internationale. Mme Lankesh, tuée par balle devant sa maison, était connue pour ses prises de position contre l'extrême droite et était victime de nombreuses attaques en ligne. Durant les jours qui ont suivi son assassinat, les trolls se sont réunis en ligne pour fêter sa mort.

Dans le cas d'une autre journaliste indienne, Rana Ayyub, cinq rapporteurs spéciaux des Nations Unies ont dû intervenir suite à la diffusion en masse de fausses informations créées pour mettre sous silence les révélations de ses enquêtes. Mme Ayyub a été prise pour cible d'une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux qui comprenait notamment des vidéos deepfake qui ont mené à des menaces de viol et de mort. Dans leur rapport, les experts de l'ONU ont fait référence au meurtre de Gauri Lankesh et ont appelé le gouvernement indien à mettre en place une protection pour Mme Ayyub : "Nous sommes très inquiets pour la vie de Rana Ayyub suite à la publication de ces menaces explicites et perturbantes."

L'Assemblée Générale des Nations Unies reconnaît aujourd'hui la possibilité que la violence en ligne se transforme en violence dans le monde physique, et fait état des conséquences dévastatrices des cyberviolences sur la santé mentale. Elle a ainsi adopté une résolution condamnant toutes "attaques spécifiques faites aux femmes journalistes dans l'exercice de leur métier, notamment les discriminations et violences sexistes et sexuelles, l'intimidation et le harcèlement, en ligne et hors ligne."

Les violences en ligne faites aux femmes journalistes sont une atteinte à la liberté de la presse. Elles menacent le droit à l'information de chaque citoyen et ne peuvent être acceptées.

Le projet de recherche-action ICFJ-UNESCO

L'enquête que nous avons lancée cette semaine a été élaborée avec l'aide du Centre for Freedom of the Media (CFOM) de l'Université de Sheffield. Elle s'inscrit dans un projet au long cours porté par l'ICFJ et l'UNESCO sur les sujet des cyberviolences faites aux femmes journalistes.

Aujourd'hui, nous cherchons à établir comment cette problématique se manifeste dans 15 pays : le Brésil, le Kenya, le Liban, le Mexique, le Nigeria, le Pakistan, les Philippines, la Pologne, la Serbie, le Sri Lanka, la Suède et la Tunisie. Nous sommes également en train d'écrire des études de cas poussées au sujet de journalistes en particulier.

Nos objectifs sont :

  • Cartographier l'étendue de la problématique au niveau mondial, notamment dans les pays du Sud où les études manquent.
  • Établir les différents schémas des violences en ligne faites aux femmes journalistes à travers le monde.
  • Étudier les expériences vécues des femmes journalistes victimes de ces violences de manière intersectionnelle.
  • Évaluer l'efficacité des mesures prises pour gérer cette crise.
  • Formaliser des recommandations pour l'ONU, les gouvernements, le secteur des médias, la société civile et les entreprises tech afin qu'ils puissent combattre cette problématique efficacement.

Nous bénéficions du soutien de partenaires comme le Ethical Journalism Network (EJN), le Dart Center Asia Pacific, et l'International Association of Women in Radio and Television (IAWRT).

Vous pouvez participer à notre enquête en contactant :

Pour l'ICFJ : Dr. Julie Posetti (jposetti@icfj.org ) ou Fatima Bahja (fbahja@icfj.org)

Pour l'UNESCO: Saorla McCabe (s.mccabe@unesco.org) ou Theresa Chorbacher (t.chorbacher@unesco.org)

*Si ce contenu était source de stress ou difficile à aborder pour vous, vous n'êtes pas seule. Des ressources existent pour vous accompagner. Rendez-vous tout d'abord sur le site du Dart Center for Journalism and Trauma, et n'hésitez pas à consulter une aide psychologique professionnelle si nécessaire.


Cet article s'inspire d'un discours donné par Julie Posetti de la conférence Safety of Journalists qui s'est tenue à Oslo en novembre 2019 et intitulé "The New Frontline: Female Journalists at the Intersection of Converging Digital Age Threats" (Le nouveau front : les femmes journalistes au carrefour des nouvelles menaces numériques). Il contient également du contenu extrait d'un chapitre de livre du même nom, écrit pour une anthologie sur le thème du reportage en temps de paix ou de guerre compilée par Pr. Kristen Skare Orgeret. Elle sera publiée par les éditions Routledge en 2021.

Clause de non responsabilité : les idées et opinions exprimées dans cet article sont celles de son auteur. Elles ne reflètent pas forcément celles de l'UNESCO et n'engagent pas l'Organisation.