Etre journaliste, gérer le stress et la surcharge numérique

parDonethe Cyprien
22 juil 2020 dans Couvrir le COVID-19
Emotions

En partenariat avec notre association mère, l'International Center for Journalists (ICFJ), IJNet met en lien journalistes, experts en santé et chefs de rédactions lors d'une série de webinaires sur le COVID-19. Elle s'inscrit dans le cadre du Forum de reportage sur la crise sanitaire mondiale de l'ICFJ.

Cet article fait partie de notre série dédiée au travail de reportage sur le COVID-19. Pour accéder à d'autres ressources, cliquez ici.

La technologie fait partie intégrante du métier de journaliste mais est également une grande source de stress, surtout lorsque l'on doit gérer la pression supplémentaire causée par la pandémie de COVID-19.

"Nous n'avions jamais vécu jusqu'à présent d’époque comme celle-ci. Nous n'avons jamais été à la merci des stimuli aussi longtemps, de manière aussi soutenue et spontanée", remarque Mar Cabra, journaliste récompensée par un prix Pulitzer, en lice pour le programme Acumen. "Des notifications et stimuli nous submergent en permanence. Cela modifie le fonctionnement de nos cerveaux. Ils ne sont pas faits pour recevoir autant de signaux si rapidement."

Mme Cabra et Kim Brice, ancienne militante pour la liberté la presse devenue coach en développement personnel spécialisée dans la réduction du stress par l'utilisation de la pleine conscience, ont animé début juillet un atelier de transmission de techniques de gestion de stress à un groupe de journalistes. Il s'agissait de la première session du programme The Self-Investigation, qu'elles ont créé avec le soutien de l'International Center for Journalists (ICFJ), d'Open News et de l'Online News Association (ONA). Elles ont échangé avec des journalistes venant du monde entier sur leurs difficultés : le télétravail, la surcharge numérique, l’augmentation de leur niveau d’anxiété et la précarité de l'emploi.

"Nous n'avons qu'un corps", explique Mme Brice. "Il nous porte tout au long de la vie. Votre corps vous permet de faire tout ce que vous faites, de sentir tout ce que vous ressentez à chaque seconde, de votre premier souffle et jusqu'au dernier. Vous n'en aurez pas d'autre, alors autant l'écouter."

Mme Cabra, ancienne responsable éditoriale spécialiste de la data au sein de l'International Consortium of Investigative Journalists, faisait partie de l'équipe de journalistes récompensée par un prix Pulitzer pour leur travail sur les Panama Papers. Cette équipe internationale était excellente mais Mme Cabra y est devenue très malheureuse.

"Après environ un an et la publication des Panama Papers, j'ai fait un burn-out. Je n'avais pas d'autre choix que de démissionner afin de trouver ce qui me rendrait heureuse", raconte Mme Cabra, qui a été accompagnée par Mme Brice pour se remettre de son surmenage.

Elle a appris que la technologie avait un impact plus grand sur nous que nous le pensons. Par exemple, de nombreuses personnes font de "l'apnée de l'écran" lorsqu'ils se servent de leur ordinateur ou de leur téléphone. Leur respiration va ainsi ralentir voire s'arrêter, précise-t-elle.

 

Quatre pistes pour gérer son stress

Mme Brice explique que les journalistes possèdent déjà l'expertise nécessaire pour mieux gérer le stress au quotidien. Il s'agit de compétences qu'ils mobilisent chaque jour : récolter des faits, s'entraîner, avoir un esprit ouvert, curieux et de la motivation.

Tout d'abord, la conscience de soi est primordiale, selon Mme Brice. Si vous ne savez pas ce que vous faites, vous ne saurez pas quels comportements changer. Pendant la moitié des heures que nous passons éveillés, nous sommes en pilotage automatique. Nous faisons énormément de choses dont nous n'avons pas conscience.

"C'est bien d'apprendre à détecter en temps réel quand ces réactions automatiques se manifestent, notamment si elles vous desservent", dit-elle. "Cela vous permettra d’essayer de vous conduire différemment."

Il est également important de faire attention à nos comportements car "nous devenons ce que nous faisons". Mme Brice pense que les journalistes doivent prendre note des situations dans lesquelles ils se retrouvent coincés lorsqu'ils sont stressés et apprendre à réagir de manière plus ouverte et bienveillante.

La curiosité et l'ouverture envers soi-même sont également essentielles pour pouvoir faire preuve de compassion envers soi. Une étude faite sur des anciens combattants des guerres en Irak et en Afghanistan a montré que les soldats qui étaient plus indulgents envers eux-mêmes avaient moins de chances de souffrir du syndrome de stress post-traumatique que ceux qui ne l'étaient pas ou peu, dit Mme Brice. L'auto-compassion et la santé mentale, physique et émotionnelle sont intimement liées.

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Le dernier élément nécessaire est la motivation. Les journalistes ne pourront pas réussir à gérer la surcharge numérique et leur stress s'ils ne sont pas prêts à mettre leur santé sur le même plan que leur travail.

"Il faut décider : pourquoi cela est-il important pour moi ?" explique Mme Brice. "Si je choisis de suivre le programme, pourquoi le fais-je ? Qu'est-ce que j'aimerais vraiment changer dans mon comportement ? Non seulement parce que cela me ferait du bien, mais aussi parce que cela aurait des bienfaits sur mon travail et mes relations."

Gérer la surcharge numérique

Mme Cabra a invité les journalistes à réfléchir à comment ils pourraient limiter leur utilisation d'objets technologiques afin de reprendre le contrôle de leur temps et de leur attention. Une manière de le faire est de décider quelles notifications sont essentielles et lesquelles sont dispensables. Une autre technique est de vérifier ses mails à des horaires fixes de la journée.

Parmi les nombreux conseils disponibles pour avoir une relation plus saine avec la technologie, Mme Cabra insiste sur l'un d'entre eux, le plus accessible : se donner assez de temps pour réfléchir si on veut vraiment faire ce qu'on est sur le point de faire, comme vérifier son activité Twitter, par exemple. Les méthodes du programme The Self Investigation permettent aux journalistes de prendre conscience de ces mécanismes afin de changer son attitude.

Mme Cabra propose également d'avoir deux téléphones : un pour le travail, un pour usage personnel, si possible. Quant aux limites à mettre en place avec ses collègues, elle dit qu’il s’agit de changer radicalement sa vision du travail.

"Ce qu'on contribue à une discussion se diffuse dans un groupe," explique Mme Brice. "Donc si vous arrivez avec une manière alternative de travailler, plus calme, peut-être que d'autres voudront suivre votre voie."

Dans le cadre du télétravail, Mme Brice met l'accent sur la communication.

"La clef c'est : communiquer, communiquer, communiquer. Plus précisément, il faut prendre le temps de s'arrêter, se demander de quoi on a besoin et le partager."

Mmes Cabra et Brice insistent également sur l'importance de pratiquer des activités qui vous font du bien, vous aèrent la tête, vous aident à vous ouvrir aux autres, à vous sentir en alignement et connecté avec vous-mêmes et les autres.

The Self-Investigation organise des ateliers en ligne hebdomadaires de 30 minutes (en anglais) en juillet pour que les journalistes puissent apprendre et tester des techniques de gestion de stress avec des formateurs et d'autres journalistes. Elles ont lieu tous les mardis à 10:00 EST / 16:00 CEST et jeudis à 14:00 EST / 20:00 CEST. Inscrivez-vous ici. Une deuxième session du programme se tiendra en septembre en espagnol.


The Self-Investigation est soutenu par Stars4Media, qui est co-financé par l'Union Européenne.

Image principale sous licence CC par Unsplash via Tengyart.