Comment couvrir les atteintes aux droits humains durant la crise sanitaire

parSenami Kojah
19 févr 2021 dans Sujets spécialisés
Des personnes sur un passage piéton

Les atteintes aux droits humains ont augmenté dans de nombreux pays pendant la crise du COVID-19. Si les journalistes et les chercheurs ont documenté certaines occurrences dans leurs travaux, comme cet article sur les atteintes à la liberté d'expression et ce rapport sur les attaques xénophobes et la discrimination, d'autres n'ont pas été signalées en raison des difficultés de reportage engendrées par la pandémie.

Alors que le monde continue de lutter contre le coronavirus, les journalistes ont à leur portée différents outils et méthodes éprouvés pour les aider à couvrir efficacement ces violations.

En voici quelques-uns.

Servez-vous des témoignages oculaires publiés sur les réseaux sociaux

Au vu des restrictions de déplacement mises en place pendant la crise sanitaire, les journalistes doivent tirer profit des réseaux sociaux, des applications de messagerie et des appels téléphoniques pour recueillir des témoignages oculaires pour corroborer leurs reportages.

"En raison de l'utilisation croissante des réseaux sociaux pendant la pandémie, les gens ont tendance à utiliser davantage des espaces personnels tels que Twitter, Facebook et Instagram pour partager les atteintes aux droits humains qu'ils ont vécues à leur entourage ou à un proche", explique Isa Sanusi, chargé de relations médias pour Amnesty International au Nigeria, où il suit le sujet des violations des droits. "Les journalistes devraient donc utiliser davantage les réseaux sociaux où les gens partagent leurs histoires d'abus en premier."

Les journalistes doivent s'abonner aux actualités d'organisations telles que Human Rights Watch, Amnesty International, UNICEF et d'autres, sur les réseaux sociaux et leurs sites Internet. Ces structures travaillent dans les domaines des violences sexuelles, de la maltraitance des enfants et de la justice pénale, par exemple. Elles peuvent fournir des pistes de reportages et aider à identifier des sources, des angles et des sujets d'interview crédibles.

Le journaliste nigérian Fisayo Soyombo recommande d'utiliser des témoignages oculaires vérifiables afin de limiter ses déplacements, pour des raisons de santé et de sécurité. M. Soyombo a lancé le hashtag #fisayoscovid19series sur Twitter pour amplifier les histoires d'atteintes aux droits partagées par les utilisateurs de Twitter au Nigeria pendant le premier confinement. "Il faut se concentrer sur le fait d'obtenir des preuves des violations plutôt que de tenter d'être sur le terrain. A moins que cela ne soit absolument nécessaire, nous devons tous adopter des techniques de reportage qui ne nécessitent pas notre présence physique", déclare-t-il.

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Les journalistes doivent être à l'affût sur les plateformes de réseaux sociaux afin d'y trouver des témoignages et des réactions aux violations des droits. Ils pourront ainsi contacter les auteurs des posts pour plus de détails et obtenir leur consentement pour les citer. Ces récits doivent faire l'objet d'une vérification rigoureuse pour éviter de diffuser de fausses informations. Pour confirmer la véracité de photos, des outils tels que TinEye ou Google Images vous permettent d'inverser la recherche d'images et de vérifier les métadonnées. Il est recommandé également d'analyser les profils des utilisateurs qui partagent des témoignages afin de vous assurer qu'ils n'ont pas communiqué d'informations fausses ou préjudiciables par le passé.

Invitez votre public à vous proposer des sujets

N'hésitez pas à inviter votre public à contribuer à vos efforts de collecte d'informations. Vous pouvez le faire par le biais de sondages en ligne, d'appels publics à informations ou de questionnaires, par exemple.

The Guardian suit les sujets qui intéressent ses lecteurs en intégrant au sein des articles des options leur permettant de poser des questions. La BBC et Punch Newspaper au Nigeria demandent aux lecteurs de partager leurs témoignages à la fin de leurs articles, en particulier si un événement est encore en cours.

CNN a récemment utilisé des séquences vidéo prises par des particuliers présents lors de la fusillade de Lekki au Nigeria. Des experts les ont ensuite analysées pour produire un reportage d'investigation choc qui a confirmé le meurtre de manifestants pacifiques en octobre.

"Je pense que le crowdsourcing est la solution. Le trafic Internet est à un niveau record, les journalistes doivent donc en profiter", affirme M. Soyombo. "Ils doivent se mettre en avant et se rendre accessibles au public."

Les lanceurs d'alerte peuvent également partager des informations de manière anonyme sur les atteintes aux droits dont ils sont témoins en utilisant des outils tels que SecureDrop et WeTransfer, qui permettent le partage de fichiers vidéo lourds.

Pensez multimédia

De bons reportages multimédia peuvent mettre en lumière les atteintes aux droits de manière unique. Les graphiques, les séquences vidéo et audio ajoutent de la profondeur et des éléments de contexte nécessaires à la couverture des réponses des autorités à ces atteintes.

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Les journalistes doivent utiliser des éléments multimédia pour générer plus d'impact, déclare M. Sanusi. "Pour ce faire, les journalistes doivent mettre l'accent sur l'utilisation de vidéos et de son pour mettre en évidence les violations des droits humains. Ces récits doivent être abordés avec une approche multimédia afin que leur impact soit décuplé".

Le public d'aujourd'hui doit déjà gérer une surcharge d'information. Un format multimédia permet de captiver le public tout en gardant son attention. Deux exemples de réussite sont les reportages du New York Times sur les meurtres de George Floyd et Ahmaud Arbery, qui intègrent tous deux des informations recueillies auprès du public et des séquences vidéo.

Soyez attentifs au sort des personnes vulnérables

Lors d'une crise comme une pandémie mondiale, les auteurs de crimes peuvent avoir le sentiment que les atteintes aux droits humains attireront moins l'attention. Les journalistes doivent ainsi rester vigilants quant au sort de populations particulièrement vulnérables, telles que les femmes enceintes dans les établissements pénitentiaires, les travailleurs domestiques en quarantaine avec leurs patrons, et les immigrants dans les centres de détention, entre autres.

Les restrictions en vigueur durant la pandémie peuvent avoir comme conséquence que les personnes vivant dans des communautés plus éloignées et peu connectées à Internet ont moins accès à l'information. Les gens se rendent également moins souvent à l'hôpital et sont moins susceptibles de signaler des violations à la police.

Il est important que les journalistes trouvent des moyens alternatifs pour atteindre ces personnes afin que des problèmes, qui ne seraient pas signalés autrement dans ces communautés, soient remontés et correctement documentés. De cette manière, ils pourront être traités.

D'autres partageront également leurs propres histoires s'ils voient des reportages sur les atteintes aux droits dans les nouvelles, ajoute M. Soyombo. "Si un policier agresse un civil et que l'histoire est publiée, plusieurs autres personnes qui ont été agressées de la même manière voudront certainement lire ce récit et partager le leur sur les réseaux sociaux".

Prenez soin de vous

La sécurité physique, mentale et numérique doit être une priorité pour tout journaliste qui couvre les atteintes aux droits humains pendant la pandémie de COVID-19, insiste Jonathan Rozen, chercheur principal pour l'Afrique au Comité pour la protection des journalistes (CPJ).

Les journalistes doivent minimiser leur risque d'exposition physique en limitant les reportages qu'ils réalisent en personne. Il est également important pour les journalistes d'évaluer l'état de leur santé mentale avant d'entreprendre toute mission. "Vous ne pouvez pas rendre compte des violations des droits avec précision, même celles perpétrées contre des journalistes, si vous n'êtes pas dans un bon état psychologique", explique M. Rozen.

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En ce qui concerne la cybersécurité, le CPJ recommande que les journalistes travaillant à domicile mettent à jour leurs appareils et installent la dernière version de leur système d'exploitation afin de réduire les cyber-menaces. Il est également conseillé d'utiliser des applications de messagerie sécurisées telles que Signal, et envisager d'avoir des appareils dédiés pour le travail.

Les droits numériques peuvent être davantage entravés dans les pays où les gouvernements cherchent à contrôler le flux d'information. Il est important que les journalistes apprennent à utiliser des outils de contournement tels que NordVPN, Psiphon et Tor, entre autres, afin de pouvoir rester connectés en cas de coupure d'Internet.


Image principale sous licence CC par Unsplash via Ryoji Iwata.

Senami Kojah est une journaliste nigériane et responsable éditoriale pour Saharareporters.com. Elle est lauréate 2019 du programme Climate Tracker Online Data Journalism.