Ce média nigérian réinvente les codes du journalisme économique

parSultan Quadri
18 déc 2020 dans Journalisme d'investigation
L'équipe de Stears Business

Dans un pays en développement comme le Nigeria, l'économie devrait être un axe central des médias nationaux. Cependant, les questions politiques occupent toutes les Unes. Les journaux, les reportages sur l’économie à la télévision et les newsletters sont remplis de copiés-collés de communiqués de presse, de séries de chiffres issus de la Bourse et de vagues informations sur les politiques économiques. Stears Business est un média digital nigérian qui offre une vision approfondie et construit un nouveau récit de l'économie et des affaires.

La publication a vu le jour à la London School of Economics en 2017 avec la rencontre de plusieurs professionnels nigérians, Preston Ideh, Abdul Abdulrahim, Foluso Ogunlana et Michael Famoroti, alors qu'ils étudiaient au Royaume-Uni. Depuis son lancement, Stears Business est la référence en termes d'analyse de l'économie nigériane.

"Vous avez lu les informations, maintenant comprenez-les", lit-on dans l'un des titres du site internet. Ses reportages long-format s'attachent à fournir des informations jusqu'alors inconnues, corroborées par des données pertinentes sur des questions ou actualités chaudes liées à l'économie.

Tokunbo Afikuyomi, rédacteur en chef de Stears Business, explique qu'ils ciblent les personnes curieuses et réfléchies, dont une large partie sont des étudiants ou des jeunes professionnels.

"Nous estimons qu'au moins 15 % de notre public est constitué d'étudiants", déclare-t-il. "Ils sont en licence ou poursuivent un doctorat, selon le cas".

Grâce à Stears Business, les jeunes peuvent désormais comprendre comment l'argent circule dans l'économie et les effets des politiques économiques sur leurs revenus et le pays, même s'ils n'ont pas de connaissances financières particulières.

La publication s'est également distinguée aux yeux des économistes, des investisseurs et de certains Nigérians éclairés. Stears cherche à dupliquer le modèle du média Bloomberg, grâce notamment au lancement de Stears Data en 2017. Le site propose ainsi ses services de recherche d'informations aux entreprises et aux gouvernements, et est hébergé sous la même marque mère, Stears.

En pleine pandémie, Stears Business a lancé un modèle d'abonnement, StearsPremium, un modèle commercial quasiment inédit au Nigeria, mis en place par trois médias uniquement jusque-là.

Traiter l'économie différemment

Stears Business se distingue des autres publications par sa capacité à investir beaucoup de temps dans chaque sujet. Un autre grand média économique nigérian, Business Day, emploie également des économistes, des analystes en énergie et des personnes qui ne sont pas journalistes, mais c'est un quotidien. Ses pages doivent contenir des articles d'actualité chaque jour. La rédaction n'a pas les moyens de dédier une semaine à un seul article.

Stears Business publie un article par jour, sauf le dimanche et le samedi, ce qui donne aux journalistes le temps de développer leurs sujets en détail. Les articles de Stears Business s'appuient énormément sur du data-journalisme, à tel point qu'il est rare de voir un article sans visualisation de données.

Stears dispose d'une rédaction de taille modeste, qui ne se compose que de quatre journalistes financiers, d'un rédacteur en chef, d'un rédacteur adjoint et d'un chef de produit.

 

=Stears Business journalists and newsroom members
Les journalistes économiques et membres de la rédaction de Stears

 

"Toute la rédaction est très attachée à la notion de clarté. C'est ce qui fait qu'un reportage fonctionne ou pas. C'est bien connu que nous avons la salle de presse la plus 'lente' du pays", s'amuse M. Afikuyomi. "Lente dans le sens où nous ne publions qu'un article par jour, et non 200. Cela fait partie de notre grand pari, et jusqu'à présent, ça paie".

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M. Afikuyomi pense également que le succès de Stears repose sur le fait d'avoir fait appel à des experts et de les avoir formés à être journalistes, et non l'inverse.

Yvette Dimiri, cheffe de produit chez Stears Business, dit que la formation chez Stears Business est bien plus qu'un événement ponctuel. C'est une culture. Les journalistes sont formés aux méthodes de Stears Business, à de nouveaux schémas de réflexion et de résolution des problèmes ainsi qu'à la pensée critique.

Du journalisme qui vaut la peine d'être payé

Jusqu'en 2018, Stears Business a fonctionné selon un modèle très peu coûteux. Le média n'employait aucun reporter à plein temps et ne payait pas non plus les rédacteurs pour leurs articles. Son réseau de journalistes produisait les articles gratuitement. Depuis, le modèle a changé et de nouveaux financements ont permis la croissance du média. Début 2020, Stears Business a levé 600 000 dollars US de fonds d'amorçage auprès de Luminate, filiale de la société Omidyar, qui décrit le média comme un des outils de lutte contre la désinformation au Nigeria.

Cette année, l'équipe de Stears a également décidé de passer à un modèle d'abonnement parce qu'elle ne voulait pas d'un modèle traditionnel dépendant des clics.

Stears propose ainsi trois types d'abonnement : mensuel, trimestriel et annuel, qui coûtent respectivement 10, 27 et 99 dollars US.

Si certains contenus sont proposés gratuitement, les articles portant la mention "Premium" ne sont accessibles qu'aux abonnés. Seuls quelques papiers sont exclus du paywall. Ils sont étiquetés "free to read", ou "en lecture libre". Les articles Premium sont rédigés par des journalistes en interne, tandis que les articles "en lecture libre" sont rédigés par des contributeurs externes. Grâce à ce modèle, Stears a toujours des articles critiques à présenter à son large public. Par exemple, pendant le mouvement #EndSARS au Nigeria, Stears Business a publié de nombreux articles sur les manifestations, qui ont tous été proposés en lecture libre.

Chacun des articles Premium est accompagné d'une newsletter rédigée par l'un des rédacteurs à temps plein de Stears Business. La variété des plumes et la nature informelle de ces newsletters renforcent le lien entre les journalistes et les lecteurs.

[Les cinq points communs des organes de presse pérennes]

 

L'un des défis du modèle d'abonnement est que de nombreux Nigérians ne sont pas habitués à payer pour accéder à l'actualité. Seules trois autres publications ont mis en place un modèle d'abonnement dans le pays : Business Day, The Republic et Weetracker (une publication panafricaine dont un des bureaux se trouve au Nigeria). Toutefois, Mme Dimiri a déclaré : "Les mentalités évoluent lentement, et pour aider les gens à décider de s'abonner, nous continuons à fournir un contenu qui ne peut être trouvé nulle part ailleurs".

"Il est difficile de faire tourner un média dans un milieu où la plupart des gens dépensent plus de 60 % de leurs revenus en nourriture", a-t-elle ajouté. "Nous faisons face à ce problème à force de données et de recherches. Le fait de parler à nos utilisateurs, de comprendre comment nous pouvons tenir nos promesses et répondre à leurs attentes nous obsède".

Selon Mme Dimiri, l'équipe expérimente constamment avec les formats de contenu et analyse les données du site en détail pour découvrir ce que le public est prêt à payer.

"70 % des personnes qui créent un compte sur stearsng.com s'abonnent le premier jour. preuve que les gens adhèrent au concept et celan nous réjouit. Nous savons aussi que les autres s'abonnent en moyenne dans les deux semaines", explique-t-elle.

Bien que Stears Business ne soit que l'une des quatre publications qui proposent un abonnement, elle ne voit pas là une compétition pour le plus grand nombre d'abonnés. "On fait ce que l'on veut faire", affirme Mme Dimiri. "Nous voulons juste nous assurer de faire vivre une expérience fantastique à nos lecteurs".


Sultan Quadri est un étudiant en journalisme nigérian à l'université d'État de Lagos et le fondateur de People's Check.

Images fournies par l'auteur.