Milo Milfort : "j'estime avoir fait du journalisme utile et d'intérêt public"

parStéphanie Fillion
5 août 2020 dans Couvrir le COVID-19
Milo Milfort

Le mantra de Milo Milfort, journaliste Haïtien, est de ne pas accepter pour vérité indéniable les propos des autorités sans les questionner. Il est l’auteur du reportage de la semaine sur le Forum de reportage sur la crise sanitaire mondiale. Cet espace sur Facebook vous propose d'échanger sur votre pratique professionnelle dans le cadre du COVID-19

Milo Milfort a donc été choisi par l'équipe du Forum pour son article qui porte sur l’impact de la pandémie et les personnes sourdes en Haïti, intitulé
Vivre la pandémie en sourdine.

Stéphanie Fillion l'a interviewé pour IJNet en français

Milfort, un professionnel avec plus de neuf années d’expérience en journalisme et communication sociale, travaille pour Enquet’Action, un média d’enquête indépendant basé à Port-au-Prince. Il est également correspondant pour l’agence de nouvelle espagnole EFE et Noticias SIN, un média dominicain. Son travail est paru dans plusieurs médias ou organisations de renommée internationale, comme IPS News, Noticias Aliadas, Eldias.es, Directa et Equal Time.

Le journaliste est diplômé en communication sociale et administration publique à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Milfort a été plusieurs fois primé au cours de sa carrière. Il a remporté une dizaine de prix et distinctions internationales. Son média Enquêt'action a reçu le premier Prix francophone de l’innovation dans les médias en 2019, décerné par l'OIF (Organisation Internationale de la Francophonie). 

Stéphanie Fillion : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire sur l’impact des masques pour les personnes sourdes ?

Milo Milfort : Je suis de nature à m'intéresser aux personnes vulnérables et marginalisées de la société. Je prends toujours plaisir à travailler à contre courant à un moment où d’autres journalistes s’attèlent à répéter les chiffres, les propos et les discours des autorités sans même se rendre sur le terrain pour voir les véritables conséquences des décisions officielles sur les catégories de population les plus précaires.

Avec l’annonce du port obligatoire du masque, le sujet m'est venu rapidement à l’idée : le sort des personnes sourdes, appelées malencontreusement en Haïti, Bèbè. Elles sont déjà à l'écart de la société, elles vont être encore davantage impactées par les conséquences de la pandémie. Effectivement, j’ai découvert que le port du masque allait précariser davantage la vie des personnes sourdes dans le pays. Ce, par le fait qu’ils ne sont pas adaptés à leur vie quotidienne.

De mi-mars 2020, date de l’annonce de l’état d’urgence à sa levée fin juillet 2020, les autorités n’ont pas pu trouver des masques adaptés à la réalité quotidienne des personnes sourdes. La pandémie aggrave davantage les conditions de vie des habitants souffrant de déficience auditive. Le droit à l’éducation, à un logement décent et à un emploi sont totalement violés. Les conditions de vie des personnes malentendantes étaient critiques avant la pandémie. Elles le sont pendant, elles seront pires après. Ce, du fait qu’elles n’ont jamais fait partie des priorités des autorités.

Quels défis avez-vous rencontrés au cours de votre collecte d’informations ?

Les défis rencontrés ont été les difficultés d'accès aux informations et aux sources. C’est assez courant dans la pratique du métier en Haïti. La pandémie est venue compliquer davantage la situation. Pour le compte du reportage, on voulait recueillir beaucoup d’informations sur un sujet très peu traité. Des sources ne voulaient pas nous recevoir pour des interviews et observations sur le terrain. On voulait visiter une institution qui reçoit des personnes sourdes – mais qui nous a refusé la visite pour ne pas fragiliser les enfants. Très peu de recherches ont été faites sur la question tant au niveau académique que scientifique. Il n'existe que des bribes d’informations non actualisées par-ci par-là. Par exemple, il n’y a aucun chiffre fiables sur le nombre de personnes sourdes dans le pays. 

      [Lire aussi : Les journalistes caribéens innovent pour couvrir le COVID-19]

Quels sont, selon vous, les défis des journalistes présentement en Haïti ?

Les défis sont nombreux. Entre autres, citons le manque de transparence des autorités qui fait qu’il y a rétention des informations au sein de l’administration publique. Les acteurs politiques, sociaux et économiques se sentent plus à l’aise avec la communication qu’avec l’information qui dérange. Ces acteurs sont plus enclins à donner une conférence de presse, publier une note de presse au lieu d’accepter de donner une entrevue dans laquelle il y a impossibilité de faire passer leur communication.

Il y a aussi le problème d’insécurité qui règne dans le pays. La multiplication des gangs fragilise davantage le travail des journalistes dans un pays où les autorités perdent le contrôle des villes et régions. Des journalistes ont été tués sans qu’il n’y ait jamais justice pour leur famille. C’est l’impunité totale pour ceux et celles qui tuent en plein jour. Faire du journalisme en Haïti n’est pas chose facile. Les défis sont multiples et les dangers trop évidents.

Pouvez-vous nous parler de l’impact de votre article ?

L'article a contribué à poser la question dans le débat public du sort d'une catégorie négligée dans la société. Cela a exposé la faiblesse et l’irresponsabilité de l’Etat envers une catégorie sociale parmi les innombrables autres marginalisés de notre société. Quand on a été sur le terrain dans une communauté sourde qui vit en province, les riverains ont été contents de nous recevoir. C’était comme s'ils attendaient ce moment depuis des lustres. Ils en ont profité pour nous confier leurs revendications qui ne sont pas prises en compte par les autorités centrales et locales. Donc, nous leur avons donné la possibilité de se faire entendre, de crier leur ras le bol, de dénoncer l’inacceptable. Par ce reportage, j’estime avoir fait du journalisme utile et d’intérêt public.

                   [Lire aussi : Le journalisme d'impact pendant la pandémie]

Pour lire l'article de Milo Milfort, cliquez ici.

Photo fournie par Milo Milfort 


Stéphanie Fillion est une journaliste canadienne basée à New York. Spécialisée dans les affaires internationales, elle collabore régulièrement à Pass Blue, un média indépendant couvrant l'actualité des Nations Unies.

La journaliste, diplômée de l'université de Columbia, avait déjà écrit pour IJNet en français un article sur les cinq moyens de faire avancer sa carrière après une perte d'emploi