Le journalisme d'impact pendant la pandémie

parDevansh Mehta
20 mai 2020 dans Engagement des lecteurs
CGNet Swara organise un workshop

Les habitants du village d'Hardauli dans la région du Madhya Pradesh en Inde ont eu peur. Le 30 mars, une semaine après l'annonce du confinement national de trois semaines décrété par le gouvernement indien, six familles sont revenues d'un voyage à Pune, un foyer de COVID-19. Certains d'entre eux toussaient, et malgré les appels du gouvernement exigeant des voyageurs présentant des symptômes qu'ils aillent se faire tester, ceux-ci refusaient de consulter un médecin.

Effrayé et sans autre recours, un journaliste citoyen du village a signalé cet incident auprès d'un numéro vert géré par CGNet Swara, un média dédié à la mise en valeur des voix des tribus et communautés rurales d'Inde Centrale, qui sont en grande partie illettrées ou analphabètes. Peu après, du personnel de santé s'est déplacé pour rencontrer ces voyageurs, dont les tests au COVID-19 se sont révélés négatifs. Ce même journaliste a ainsi signalé que la peur qui régnait dans le village s’était dissipée.

Au sein de CGNet Swara, notre mission est de favoriser des changements concrets pour notre communauté. Nous le faisons grâce à un modèle de journalisme citoyen où toute personne équipée d'un téléphone basique peut appeler un numéro vert et appuyer sur la touche 1 pour signaler une information et sur la touche 2 pour écouter celles remontées par d'autres. Chaque jour, environ 80 personnes appellent pour remonter des informations et une fois vérifiées et validées, 500 personnes les écoutent. Environ 50 % des appels contiennent des chansons culturelles et autres extraits du folklore local que nos populations rurales autochtones souhaitent partager. L'autre moitié concerne des problèmes pour lesquels ces personnes nécessitent une aide.

Evaluer le succès d'un titre de presse est crucial pour convaincre financeurs, abonnés et lecteurs. De nombreuses structures mesurent leur réussite grâce à des données quantitatives comme le nombre de pages vues. Au sein de CGNet Swara, notre approche est différente et basée sur des rapports d'impact, c'est-à-dire le nombre de fois qu'un de nos articles à mené à la résolution d'un problème.

L'Organized crime and corruption reporting project (OCCRP), ou le Projet d'investigation sur les crimes organisés et la corruption, est un des pionniers de l'utilisation de la mesure d'impact. Ils affichent un retour sur investissement de 56 000 %, c'est-à-dire que pour chaque dollar qui leur est versé, 560 dollars revient au grand public en valeur ajoutée grâce à leurs enquêtes.

Un modèle basé sur l'impact est d'autant plus important dans le contexte de la pandémie actuelle, où les journalistes doivent faire preuve d'innovation pour trouver les outils et technologies qui peuvent les aider à mieux informer leurs communautés.

Depuis la mise en place du modèle de journalisme citoyen participatif au sein de CGNet Swara, nous avons contribué à la résolution de problèmes comme la réparation de pompes manuelles ou la récupération de créances auprès du gouvernement. A chaque fois qu'un de nos articles mène à une action en faveur de la communauté, notre équipe émet un rapport d'impact pour chiffrer nos réussites.

Dix ans se sont écoulés depuis que cette solution a été mise en place. Plus de 700 rapports d'impact ont été émis. Mais nous pressentons un grand potentiel de croissance. Un des indicateurs que nous suivons particulièrement est le ratio entre notre budget opérationnel annuel total et le nombre de rapports d'impact sur une année. En 2018-2019, il se chiffrait à 450 dollars par problème résolu au sein des communautés rurales. Cependant, seulement 10 % des problèmes remontés en moyenne sont résolus. Nous pensons qu’en mettant en place un système de facilitation des solutions, nous pourrons réduire le coût de chaque impact à 45 dollars.

Pour augmenter le nombre de solutions trouvées, et par conséquent de rapports d'impact, nous avons testé l'utilisation d'une solution technologique pour impliquer plus de volontaires citadins, ce qui, par conséquent, fait grandir le nombre de problèmes pouvant être résolus.

Nous avons démarré avec l'animation d'un atelier à Mumbai en septembre 2017 avec des professionnels, étudiants et professeurs exerçant en ville. Chaque participant recevait une liste d'incidents associés aux numéros de téléphone du service gouvernemental chargé de trouver une issue à ce problème. Nous avons observé deux choses pendant ces ateliers : les fonctionnaires des milieux ruraux étaient souvent déstabilisés par les appels venant de grandes villes comme Mumbai et les participants en sont sortis avec un sentiment de fierté tangible.

"On se sent productif dans notre travail quotidien mais appeler quelqu'un pour qu’il trouve une solution à un problème pour un villageois situé dans un endroit reculé procure une sensation incroyable. C'est une activité gagnant-gagnant pour tous", explique Rishabh Kathotia, un des participants. "Je le referai sans hésiter".

Cependant, miser uniquement sur des événements en présentiel n'était pas possible et nous voulions trouver un outil numérique. Lors d'un autre atelier dans un institut de technologie à Bangalore avec des étudiants, des professionnels et des professeurs, les participants ont appelé des fonctionnaires ruraux pour résoudre les problèmes soulevés par les villageois. Ensuite, ils ont présenté leur idée pour une solution technologique qui pourrait faire la même chose à une plus grande échelle. Grâce à leurs lumières, notre équipe a lancé le développement d'une application pour passer à l'échelle l'action de ces bénévoles individuels aidant les villageois.

Nous avons testé la première version de l'application avec l'aide d'étudiants en licence de journalisme à l'Université St Xavier's de Mumbai. A la fin du test, plus de 15 étudiants avaient lancé des pétitions en ligne au sujet du problème dont ils s'étaient chargés. Un villageois a même signalé un impact : les amoncellements de poubelles dans son quartier ont été ramassés par les collectivités. Nous avons mis en avant le travail de ces étudiants et l'avons diffusé auprès des communautés rurales pour montrer le pouvoir de la solidarité.

L'application a été lancée in extremis avant le confinement lié à la pandémie. Depuis, CGNet Swara a été submergé par des signalements émanant des publics ruraux. Ces alertes concernaient tant des angoisses face à des voisins ne respectant pas la distanciation sociale que des travailleurs migrants incapables de payer leur loyer ou obligés de manger de la nourriture souillée par la présence d'insectes. Nous savions que les gens étaient chez eux et souhaitaient s'engager à leur niveau donc nous les avons recrutés comme bénévoles pour aider à résoudre les nombreuses plaintes liées au COVID-19 signalées sur notre plateforme.

Un de nos volontaires à Raipur, Snehil Sara, a ainsi découvert les cas de 90 travailleurs migrants empêchés de retourner dans leur village et dont l’employeur ne leur donnait pas assez de nourriture durant le confinement. Ils ont signalé ce problème sur CGNet Swara et Saraf a immédiatement envoyé un tweet à destination des autorités locales.

Un représentant du gouvernement indien s'est ainsi rendu sur place et s'est assuré que l'employeur fournirait assez de nourriture à ses travailleurs pour toute la durée du confinement.

Le mois dernier, plus de 90 signalements ont été émis par les journalistes citoyens en quête d'une solution à leurs problèmes. En travaillant avec le gouvernement et des volontaires, environ 60 % de ces demandes ont donné lieu à un rapport d'impact.

La pandémie a révélé la faiblesse des indicateurs de succès utilisés par la plupart des médias. Malgré des nombres de vues de pages et un taux d'engagement en augmentation, leurs revenus dégringolent, causant licenciements et baisses de salaire. Face à l'inefficacité des indicateurs traditionnels, il semble opportun d'imaginer de nouveaux critères d'évaluation pour un nouveau modèle de journalisme, où l'impact auprès des communautés auxquelles il s'adresse est central.


Photo principale prise lors de l'atelier à l'Université St. Xavier’s Mumbai, avec la permission de CGNet Swara.

Devansh Mehta est le directeur de recherche de la Fondation CGNet Swara. CGNet Swara remercie l'Independent and Public Spirited Media Foundation (IPSMF), Tata Trusts, NMDC, SECL et Internews pour leur soutien sur ce projet.