Couvrir la pandémie : leçons de New York

parJennifer Dorroh
18 juin 2020 dans Couvrir le COVID-19
Statue de la Liberté avec un masque

D'un cluster de la pandémie aux violences policières et manifestations à Minneapolis, Miguel Marquez, correspondant national pour CNN, a couvert toutes les actualités majeures qui ont bousculé l'Amérique durant cette première moitié de l'année 2020.

Pendant que la ville de New York devenait l'épicentre de la pandémie de COVID-19 aux Etats-Unis, ses reportages depuis les hôpitaux de la ville révélaient un corps médical en surmenage, démuni d'équipement de protection individuelle (EPI) adéquat, des couloirs bondés de patients et des camions-morgues remplis.

Au moment où M. Marquez terminait un reportage sur les impacts économiques de la pandémie dans le nord du Midwest, des policiers de Minneapolis étaient filmés en train de tuer George Floyd, un homme noir de 46 ans soupçonné d'avoir utilisé un faux billet de 20 dollars. CNN l'a envoyé couvrir les manifestations qui ont suivi.

M. Marquez a partagé son expérience et ses conseils pour ses collègues journalistes lors d'un webinaire organisé par l'ICFJ et animé par Patrick Butler, vice-président d'ICFJ et responsable des contenus et de la communauté.

 

Découvrez les points clefs de leur conversation

Accéder aux hôpitaux de New York

Les producteurs de CNN ont appelé de nombreux hôpitaux quotidiennement pour obtenir leur permission. "On sentait à New York une véritable urgence qui ne se ressentait pas dans le reste du pays. La peur était réelle à New York." L'hôpital Brookdale de Brooklyn a finalement contacté CNN un week-end et leur a permis d'envoyer une équipe de tournage pour une durée de trois heures, dont 15 minutes aux urgences, raconte M. Marquez.

Gérer la confidentialité des patients hospitalisés

Quand CNN est arrivé, l'hôpital ne souhaitait pas de grosses caméras de télévision aux urgences. Ils ont laissé M. Marquez filmer avec son téléphone portable. "Au montage, nous avons mobilisé énormément d'avocats, de personnes spécialistes en déontologie et d'autres journalistes pour scruter les images. Nous avons tout flouté, pas seulement les visages, mais aussi les pieds, les bracelets, tout ce qui pouvait permettre d'identifier les patients : écrans, accessoires aux poignets, tout ce sur quoi on pouvait zoomer et qu'on pouvait reconnaître. On a pris tout cela en compte."

Le personnel médical en manque de soutien et de matériel 

  • “Ils étaient jaloux des EPI que nous possédions. Ils en ont aujourd'hui car après la diffusion du reportage, ils ont été submergés de matériel de la part de personnes qui souhaitaient aider. Mais à ce moment-là, les médecins, les infirmières et autres employés de l'hôpital passaient par Home Depot [ndlr : chaîne de magasins de bricolage et quincaillerie]" avant d'aller au travail pour s'acheter des combinaisons jetables normalement utilisées pour faire des travaux chez soi.
  • “Nous allons payer le prix du traumatisme psychologique du personnel de santé pendant de nombreuses années.”

Ses conseils aux journalistes couvrant la pandémie

“Essayez de montrer comment ce sujet impacte les vrais gens. Comment la pandémie transforme la santé, le gouvernement, la politique, la manière dont on travaille... Le nombre de papiers possible est infini.”

Les différentes conventions sur le floutage de situations traumatiques aux Etats-Unis et ailleurs

  • “C'est une question de lois et de règles différentes. Nous faisons très attention dans les hôpitaux ici car ils sont très protecteurs à cause des règles HIPAA (loi sur la portabilité de l'assurance]dont la Privacy Rule régit les usages des données des patients). S'ils nous invitent et nous laissent entrer, il nous faut nous adapter à leurs règles.”
  • “Nous traitons les images venues de l'international et celles filmées chez nous de manière très différente. En même temps, la vidéo de George Floyd est atroce et nous l'avons beaucoup diffusée,” dit-il. “On ne s'en sert pas dans des teasers ou en image de fond durant des discussions mais pour évoquer précisément ce qu'il se passe pendant ces huit minutes et quarante-six secondes où un policier a son genou sur son cou. Il est nécessaire de le voir, même si ça nous met mal à l'aise."

Les sujets à venir liés à la pandémie

“Comment la pandémie va transformer nos économies, tant notre économie ici que les économies du monde entier. Warner Media, l'entreprise mère de CNN, vient d'emménager dans son nouveau siège aux bureaux super chics. Ils ont calculé que si tous les employés devaient à nouveau s'y rendre pour travailler, ils auraient besoin de deux à trois fois plus d'espace pour que la distanciation sociale soit respectée."

“Toutes les entreprises seront confrontées à ces problèmes. Comment faire rentrer tous ses employés quand on n'a pas l'espace ? Rien ne reviendra à la normale tant qu'il n'y aura pas de vaccin, de traitement ou qu'on n'aura pas la certitude qu'on ne transmettra plus la maladie à nos enfants, nos amis ou nos grands- parents."

Les conséquences des mouvements de contestation actuels sur la pandémie

“Les liquides corporels se propagent beaucoup entre les manifestants et la police, et entre manifestants. Je pense qu'on verra de nouveaux pics. On est peut-être à huit ou 10 jours de l'émergence de nouveaux pics dans ces zones."

[Lire aussi : Manifestations aux Etats-Unis : pour un journalisme sans préjugés]

L'arrestation, diffusée en direct, d'une équipe de CNN menée par Omar Jimenez, correspondant noir, par la police d'Etat du Minnesota

La police “n'aurait pas pu trouver de meilleur moyen de saper leur propre crédibilité à ce moment-là. J'en avais le souffle coupé”, raconte M. Marquez. “Maintenant, ils ont fait volte-face. Le gouverneur en personne s'est excusé auprès d'Omar. Il l'a aussi fait lors d'une conférence de presse. Ils ont fait du chemin. Mais, ça alors, qu'est-ce que c'était débile.”

Ses conseils pour les journalistes couvrant les manifestations

  • “Faites attention. On a envie d'être en première ligne. Le souci, c'est que quand la tension monte, si vous êtes trop proches, vous risquez de vous faire embarquer dedans. Vous serez arrêtés ou blessés et ne pourrez pas voir ce qu'il se passe.”
  • “Choisissez de vous positionner à un endroit un peu en retrait, où vous pourrez observer la manifestation mais aussi être protégés et mobiles s'il se passe quelque chose."
  • “Pour moi, il s'agit toujours de capter ce qui motive les manifestations. Pourquoi ces personnes sont-elles en colère ?” dit-il. “Même si on a vu beaucoup de violences, l'important pour moi ce sont ces manifestations pacifiques, ces gens avec qui j'ai pu discuter pendant ces longs défilés sur 15 kilomètres qui ont eu lieu ici. Ces manifestants sont jeunes. Ils sont remarquablement idéalistes. Ils veulent un monde meilleur. Il se passe quelque chose d'inédit en ce moment. Espérons qu'ils ont raison.”

Image principale sous licence CC par Unsplash via Jon Tyson.