Les journalistes caribéens innovent pour couvrir le COVID-19

parIndhira Suero Acosta
29 juil 2020 dans Couvrir le COVID-19
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Les différentes approches prises pour couvrir la pandémie de COVID-19 dans les Caraïbes sont aussi diverses que la région qu'elles concernent. Toutefois, quel que soit le pays, l'objectif est resté le même : produire du journalisme de qualité. Les médias en République Dominicaine, Haïti et à Porto Rico ont ainsi mis en place plusieurs stratégies pour continuer à informer leurs publics, malgré les défis imposés par le coronavirus.

Faire le pari de l'audiovisuel et d'un nouveau modèle économique

Le mois d'avril fut le deuxième mois d'état d'urgence sanitaire dû au nouveau coronavirus en République Dominicaine. Durant cette période, face à l'avalanche de désinformation sur le COVID-19 sur les réseaux sociaux du pays, le journal Listín Diario a lancé #Reporte, une émission de reportages présentée sur ses plateformes digitales.

Juan Eduardo Thomas, rédacteur en chef de Listín Diario, explique que cette initiative est née d'une volonté stratégique de développer la production audiovisuelle. De plus, cela donnait du travail aux personnes qui devaient travailler de chez elles. "Avant, nous ne travaillions qu'à partir des rapports du Ministère de la santé publique. Il nous manquait ainsi les témoignages du personnel infirmier, médical et hospitalier dans son ensemble," raconte-t-il.

#Reporte s'est développé de manière rudimentaire dans un premier temps, car les journalistes papier étaient peu habitués à monter des vidéos, s'occuper du graphisme ou des animations. Le plus grand bonus ? Pas de coût additionnel pour l'entreprise, une aubaine en temps de crise économique.

Tous les jeudis, Listín Diario diffuse l'émission en direct sur les réseaux sociaux du journal. Elle possède déjà un public acquis. En plus de ce nouveau format, le journal a également lancé des articles dédiés pour le web, ce qui fait grandir leur audience. Il en va de même du reportage récapitulatif des sujets de la semaine publié les samedis et dimanches.

Le contenu de #Reporte est élaboré et publié les mercredis via un document PDF qui contient déjà deux pages de publicités. Le prochain objectif est que le contenu audiovisuel bénéficie d'annonceurs. "Pendant la crise, nous avons appris à prendre le pouls de notre public", pense M. Thomas.

Innover et collaborer

Pour Ives Marie Chanel, président de MediaCom et directeur de Radio Sans Souci FM, en Haïti, le travail journalistique a été compliqué par une certaine défiance envers la communication gouvernementale. Dès le premier cas avéré de COVID-19, le gouvernement de Jovenel Moïse a pris une série de mesures pour contenir la propagation de la maladie. Mais une grande partie de la population, méfiante des informations données par l'Etat, vivait dans le déni de la pandémie.

Malgré tout, les stations de radio ont créé des émissions spéciales avec l'aide de médecins impliqués dans la lutte contre le COVID-19. Ceci a permis de toucher des régions plus reculées, les campagnes du gouvernement et des ONG se concentrant principalement sur Port-au-Prince, la capitale. Selon Marie Lucie Bonhomme, reporter pour Télé Plurielle et Radio Vision 2000, les médias en Haïti ont un rôle crucial.

"Face à la prolifération de fausses informations sur le coronavirus, je fais attention à vérifier mes informations, ainsi que la sincérité et la fiabilité de mes sources. Pour cela, je travaille en réseau avec un groupe de journalistes", explique-t-elle.

              [Lire aussi : Comment trouver des données fiables sur le COVID-19]

Selon le journaliste Hérold Jean-François, la presse haïtienne joue un rôle déterminant dans la sensibilisation au virus. Ainsi, les stations de radio diffusent régulièrement des spots éducatifs élaborés par l'Etat. Il souligne notamment le travail de Radio IBO, qui a créé un espace pour informer ses auditeurs des mesures à prendre face à des personnes infectées et de la bonne attitude à adopter dans les centres de soin et de quarantaine.

Par ailleurs, une chaîne de 30 médias haïtiens a retransmis pour le pays entier les résultats des élections présidentielles et parlementaires en République Dominicaine. A cause du COVID-19 et la fermeture des frontières et des consulats dominicains en Haïti, les médias haïtiens n'ont pas pu envoyer des correspondants pour couvrir les élections qui ont eu lieu le 5 juillet.

L'émission Desisyon RD 2020 a été diffusée sur Twitter, Facebook Live et Youtube. Grâce à Zoom, elle a réuni des médias et des journalistes des deux pays ainsi que des experts pour commenter le jour du scrutin et analyser l'impact de l'arrivée d'un nouveau gouvernement.

Lutter contre la désinformation

A Porto Rico, le média en ligne Voces del Sur a choisi de se concentrer sur la vérification des données pour donner le panorama le plus objectif possible de la situation. Un des débats autour de la pandémie concerne la méthode utilisée par le Ministère de la santé de Porto Rico pour comptabiliser le nombre d'infections. En effet, certaines personnes ayant subi des tests sérologiques puis moléculaires ont été comptées comme deux cas distincts.

"Nous avions décelé des erreurs dans les chiffres communiqués par le Ministère de la Santé avant même qu'ils n'admettent qu'il y avait des problèmes dans leur façon de comptabiliser les cas de contaminations", raconte Pedro Menéndez Sanabria, le directeur du site.

Par exemple, des personnes qui avaient déménagé -comme à Guánica, un des villages les plus touchés par les tremblements de terre, fréquents sur l'île- et ensuite attrapé le virus, ont été affectées à leur ancien lieu de résidence, car leur carte d'identité n'avait pas été mise à jour. Tenir un compte quotidien des données est une autre pratique qui permet à ce petit média d'identifier les tendances, les hausses ou autres changements majeurs dans la région.

Par ailleurs, les mesures de distanciation ont obligé les autorités à organiser leurs prises de parole et conférences de presse de manière virtuelle. Ceci a été un avantage pour Voces del Sur. Avec leur équipe de seulement trois personnes, il leur était difficile de se rendre à ce type d'événements par le passé.

Zoom, Google Meet et Facebook Rooms leur ont permis de réaliser des interviews vidéo, un avantage à l'heure de la création de contenu digital. Ces plateformes ont permis de créer des contenus sponsorisés par des clients qui ont vu dans ce format une nouvelle manière de faire connaître leurs services pendant la crise. Ainsi, Voces Del Sur a pu générer assez de revenus pour surmonter ses difficultés.
 

                [Lire aussi : Conseils et outils pour filmer avec votre téléphone]


Indhira Suero Acosta est journaliste culturelle et ambassadrice de SembraMedia en République Dominicaine. C’est une ancienne lauréate Fulbright et la fondatrice de Negrita Come Coco, média qui promeut la culture populaire et l'afrodescendance. Suivez-la sur Twitter: @SueroIndhira

Image fournie par José Alberto Maldonado / Listín Diario.