Leonardo DiCaprio a partagé la photo d'un journaliste et un lagon paraguayen a été sauvé

parAndrés Colmán Gutiérrez
8 oct 2020 dans Couvrir le COVID-19
Le lagon en question

Au mois d'août, Leonardo DiCaprio, acteur de renom et défenseur de l'environnement, a republié sur son profil Instagram une photo choc prise par un photojournaliste. Grâce à ce partage, M. DiCaprio a réussi un exploit que les habitants de la ville de Limpio au Paraguay n'avaient pas pu accomplir jusque là malgré des mois passés à essayer de le faire savoir : informer le monde qu'une partie du Lagon Cerro situé à proximité était devenu violet à cause de la pollution écoulée d'une tannerie non loin. Après cette exposition au niveau international, les autorités sont enfin intervenues, l'usine a été fermée et sa licence environnementale retirée.

Aujourd'hui, les habitants de Limpio défilent autour du lagon, qui se trouve à environ 30 kilomètres d'Asunción. Equipés de masques et de pancartes, ces manifestants sont déterminés à obtenir justice pour ce crime environnemental. Ils veulent que les gérants de la tannerie aillent en prison et s'engagent à nettoyer l'eau contaminée.

L'exemple du Lagon Cerro montre ce qu'il est possible d'accomplir, même en pleine pandémie de COVID-19, lorsque les citoyens s'unissent pour porter leurs voix et créer un mouvement, surtout si celui-ci est corroboré par le travail de journalistes.

Tout a commencé avec Jorge Sáenz, un photojournaliste argentin basé au Paraguay. Il a entendu dire que les habitants de Limpio dénonçaient la pollution du lagon par l'entreprise Waltrading Tannery Company depuis plus de quatre mois. Pourtant, les autorités de protection de l'environnement avaient fait la sourde oreille.

"Ma compagne m'a montré une photo publiée dans un journal local. Je me suis dit, 'Wouah ! Est-ce possible que la photo ait été mal retouchée ?' On aurait dit une scène de massacre. Le lendemain matin, je me rendais sur place. J'étais bouche bée devant cette eau d'une couleur violette si vive", raconte M. Sáenz.

Il s'est donc servi de son drone pour prendre des photos, juxtaposant la zone polluée aux parties propres, bleues, du lagon. Il a aussi discuté avec les résidents qui l'abordaient, toujours avec leurs masques et leurs panneaux anti-pollution.

"Les villageois sont de simples pêcheurs", explique M. Sáenz. "Ils m'ont dit que de nombreux poissons et oiseaux étaient morts, qu'ils s'en étaient plaints pendant des mois. Mais les propriétaires de la tannerie étaient des amis du maire de la municipalité et personne n'a prêté attention à leurs griefs."

M. Sáenz a déjà une longue carrière de photojournaliste derrière lui. Il a travaillé pour Página-12, un journal à Buenos Aires, ainsi que pour ABC Color et Última Hora, des journaux à Asunción. Il est membre de l'Associated Press (AP) et plusieurs de ses photos ont été partagées par cette dernière.

[Lire aussi : Les photojournalistes à l'heure du coronavirus et des manifestations]

Le 5 août, il a publié une photo du lagon pollué sur son compte Instagram avec la description suivante : "Avec cette pandémie, plus rien ne nous étonne. Waltrading pollue tout sans vergogne... En 2017, à cause d'une autre de leurs tanneries, des milliers de poissons sont morts à Chaco."

La même photo a été repartagée le 16 août par Leonardo DiCaprio sur son compte Instagram, avec la description : "Le Lagon Cerro dans la ville de Limpio au Paraguay est divisé en deux parties distinctes : une violette et une bleue. L'une est pestilentielle, l'autre non... Il y a plusieurs mois, les locaux ont remarqué que l'eau s'était transformée d'un côté de la route et que les poissons et les oiseaux dépérissaient."

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

The Cerro Lagoon in the Paraguayan city of Limpio is sharply divided into two parts: one purple, one blue. One part emits a foul odor, the other doesn’t.⁠ The lagoon was split by construction of an embankment and roadway to carry trucks to and from local factories.⁠ Several months ago, people began noticing that the water had changed on one side of the roadway, and that fish and birds were dying. They went to local environmental authorities who took water samples.⁠ Francisco Ferreira, a technician at the National University Multidisciplinary Lab who took samples, said that the color of the water is due to the presence of heavy metals like chromium, commonly used in the tanning of animal skins to produce leather.⁠ #APPhoto Jorge Saenz @jorgesaenzpy

Una publicación compartida de Leonardo DiCaprio (@leonardodicaprio) el

 

Après la publication de l'acteur, le problème a commencé à attirer l'attention. Des hordes de véhicules d'agents territoriaux et d'ingénieurs envoyés par le cabinet du procureur public et le Ministère de l'environnement et du développement durable ont été vus au lagon. Ils ont inspecté l'usine et prélevé des échantillons d'eau.

Francisco Ferreira, un des techniciens du laboratoire pluridisciplinaire de l'Université nationale d'Asunción, a examiné ces relevés et affirme que la couleur de l'eau est le résultat de "la présence de métaux lourds comme le chromium et le zinc, communément utilisés pour tanner des peaux dans le cadre de la production de cuir."

Les rapports ont confirmé que les déchets de l'usine déversés dans le lagon sont à l'origine d'un niveau d'oxygène dissous dans l'eau à 1,4 mg/L alors que la loi requiert qu'il soit au minimum à 5 mg/L. "Le lagon est déjà entièrement inhabitable pour la vie aquatique", conclut le rapport du laboratoire pluridisciplinaire.

Selon le site d'investigation ElSurti.com, rien qu'en 2016, la Waltrading Tannery Company exportait des produits issus de la fabrication du cuir vers le Brésil d'une valeur de deux millions de dollars. "Waltrading n'est qu'une seule entreprise. Pendant la pandémie, les exportations légales de cuir et leurs produits dérivés font partie des plus importants commerces du Paraguay", indique l'article. "En juillet, les exportations de cuir dépassaient celle du tabac, selon les chiffres de la douane."

 

el surti

Le 21 août, le Ministère de l'environnement et du développement durable retirait la licence environnementale de la tannerie près du Lagon Cerro et annonçait que l'usine devait fermer définitivement. La meilleure stratégie à adopter pour la décontamination du lagon est en cours d'évaluation. 

[Lire aussi : L'interview d'Eduardo Franco Berton, journaliste environnemental]

Luis Argaña, directeur environnemental de la municipalité de Limpio a déclaré : "Les dommages causés au lagon sont si importants que toute la vie aquatique a été détruite. La seule solution est de retirer toute l'eau du lagon pour la remplacer avec de l'eau claire." A cause du manque de moyens budgétaires au niveau de la municipalité, ils devront peut-être faire appel à des financements externes.

Rufino Leguizamón, un des porte-paroles des manifestants de Limpio, pense que sans la photo de M. Sáenz et le partage de M. DiCaprio qui a suivi, menant à la couverture médiatique du lagon par la presse locale, Waltrading Tannery Company exercerait encore aujourd'hui en toute impunité.

"L'entreprise a profité du fait qu'avec la pandémie, nous ne pouvions pas descendre dans les rues pour de grandes manifestations. Ils ont donc ignoré nos plaintes et nos inquiétudes", explique-t-il. "C'est pourquoi le travail des journalistes, qui donnent de la visibilité aux crimes contre l'environnement et à la corruption pendant cette période de coronavirus, est si nécessaire et précieux."


Image principale : Photographie de Jorge Sáenz. Image du texte: Infographie d'ElSurti.com

Initialement traduit de l'anglais par la journaliste Natalie Van Hoozer.