Les photojournalistes à l'épreuve du coronavirus et des manifestations

parSherry Ricchiardi
24 juil 2020 dans Couvrir le COVID-19
Un photographe pendant une manifestation Black Lives Matter

Depuis le début de la pandémie, une grande partie des journalistes travaillent de chez eux. Les photojournalistes, eux, n'ont pas ce luxe. Pour exercer leur métier, ils doivent être au cœur de l'action, et même les plus aguerris sont perturbés par les risques que cela implique aujourd'hui.

Le photographe Marcus Yam du Los Angeles Times, lauréat du Prix Pulitzer à deux reprises, photographiait du personnel hospitalier des soins intensifs en train de soigner des patients atteints du coronavirus lorsqu'il a aperçu son reflet dans un miroir. Il a d'abord cru que quelqu'un d'autre le regardait.

"Je ne me suis pas reconnu sous tout cet équipement de protection individuelle et le masque intégral purificateur d'air que je portais", a-t-il écrit dans le Los Angeles Times. "En tant que photojournaliste, ma vie consiste à gérer l'inconnu. Mais cette pandémie est imprévisible, nébuleuse et a chamboulé mon équilibre personnel."

Dans le même article, le photographe Allen J. Schaben, remarque d'un ton grave : "Une erreur dans notre routine peut s'avérer mortelle pour nous, nos familles et les autres."

Les photojournalistes sont aussi en danger sur un autre front. Les foules de manifestants contre les violences policières suite à la mort de George Floyd, un homme noir de 46 ans, aux mains de la police de Minneapolis fin mai, sont un terrain propice à la propagation du COVID-19. De plus, les attaques de la police contre les photographes lors de ces rassemblements et émeutes se font de plus en plus nombreuses. Les photographes ont ainsi été la cible de tirs de balles en caoutchouc, de gaz lacrymogène et autres produits chimiques irritants. L'une d'entre eux, Linda Tirado, a perdu un oeil.

En juin, les dirigeants de quatre agences photo se sont joints au Committee to Protect Journalists (CPJ) dans une lettre à la National Governors Association appelant à ouvrir une enquête sur les violences policières contre les journalistes photo et vidéo.

"Nous sommes particulièrement alarmés par les plus de 60 cas signalés impliquant des photographes et journalistes vidéo, pour la plupart aux mains de la police", indique la lettre. Elle a été signée par les dirigeants de l'Associated Press, Reuters, Getty Images et l'Agence France Presse.

Si les photographes doivent être en première ligne et prendre les plus gros risques, quelles mesures de sécurité ont été mises en place ? IJNet a interrogé trois photographes expérimentés couvrant actuellement le mouvement Black Lives Matter (BLM) et le COVID-19. Leur expérience leur a prouvé une chose à tous : la préparation est vitale.

Mi-mars, la photographe Yunghi Kim a passé trois jours à documenter les effets du virus sur la vie dans le métro new-yorkais, artère majeure pour des millions d'habitants de la ville.

"Je faisais ceci alors que la maladie se propageait", raconte Mme Kim, qui a couvert de nombreux conflits à travers la planète, notamment en Somalie, au Rwanda et en Afghanistan. "Je n'avais aucune idée du nombre de personnes potentiellement porteuses du virus avec lesquelles j'étais en contact. Quand j'ai appris que l'on pouvait être asymptomatique, je me suis dit, 'Wouah, je pourrais l'avoir'."

Ses photos du métro ont été publiées dans Rolling Stone. Le New York Times a publié son essai photographique sur la distribution de nourriture dans les quartiers ravagés par le virus.

Mme Kim, qui vit à Brooklyn, s'astreint à une procédure de sécurité très stricte. Lorsqu'elle rentre d'une sortie photo, elle met ses habits, baskets incluses, dans un sac poubelle et met le tout à laver. Après avoir pris une douche, elle nettoie son matériel photo, ses batteries, son iPhone, sa carte de presse, sa porte et le plancher avec un mélange d'eau et de javel. Sur le terrain, elle porte des masques N100 ou N95, les mêmes que portent les soignants.

"J'ai appris à faire ce que font les urgentistes", explique-t-elle. "Ce sont eux qui m'ont conseillée."

Quand le mouvement BLM a démarré, elle l'a couvert. Ces photos des manifestations sont apparues dans le New York Times et le Washington Post.

Mais cela n'a pas été simple. Un soir tard, Mme Kim photographiait des accrochages entre la police et des manifestants. Sa carte de presse et son équipement photo étaient bien en vue lorsqu'un policier l'a visée en pleine tête avec du gaz lacrymogène. "J'étais complètement aveuglée et paralysée", se souvient-elle. Un passant l'a guidée vers des médecins de rue qui s'occupaient de militants blessés.

Selon Mme Kim, le réseau est crucial. Elle a créé un groupe d'échange par SMS avec d'autres photographes pour se partager des informations. "Dans des zones de conflits, il faut s'entourer", explique-t-elle. "Dans ces situations, il y a beaucoup de camaraderie."

Mme Kim se sert également de Twitter comme d'un scanner de police pour suivre les actions en cours, examiner les tweets des militants et des manifestants pour avoir une vision de l'intérieur. "Apprenez à prendre des risques calculés. Sachez quelle est la situation, prenez soin à choisir votre angle et ayez une idée de la direction que prend votre sujet", conseille-t-elle. "Un bon instinct, de la débrouillardise et du courage vous aideront beaucoup." Et préparez-vous à l'imprévu, ajoute-t-elle.

En mai, c'est l'instinct qui a sauvé le caméraman Ralf Oberti du pire. Il filmait une confrontation entre des manifestants et la police à Washington, D.C. lorsque la foule s'est mise à pousser contre une rangée de policiers en tenue anti-émeute. Des officiers à cheval se sont rapprochés. "Je savais qu'il fallait que je m'en aille", raconte M. Oberti, qui a commencé à couvrir des manifestations il y a de nombreuses années dans son Chili natal. Il a travaillé pour National Geographic, le Smithsonian et la Discovery.

"Le vrai danger, c'est quand les manifestants commencent à courir pour échapper à la police, surtout si vous portez du matériel lourd", explique M. Oberti. "Il faut sentir la foule. Rester loin du centre où on peut se retrouver coincé. Mettez-vous sur les côtés où vous pourrez trouver une sortie. Si possible, ne travaillez pas seuls."

Pour Mme Kim et M. Oberti, couvrir des crises et des conflits est leur quotidien mais quand les sympathisants de BLM sont descendus dans la rue en mai, les médias locaux ont dû s'adapter rapidement. Cara Owsley, directrice de la photographie au Cincinnati Enquirer, a difficilement trouvé des lunettes de sécurité pour son personnel. Elle les a exhorté à porter tout équipement de protection auquel ils avaient accès. Ainsi, certains ont couvert les rassemblements avec des casques de vélo et des gilets de protection réfléchissants.

Les photographes travaillaient en groupe et devaient faire le point avec elle toutes les 30 à 40 minutes. Elle leur a conseillé de mettre des chaussures confortables, de boire de l'eau pour ne pas se déshydrater, d'avoir de quoi grignoter sur eux et d'être le plus légers possible sur le terrain.

Le samedi 30 mai, Mme Owsley et certains des membres de son équipe étaient dans la foule lorsque la police a tiré des balles de gaz lacrymogène au poivre, qui attaquent particulièrement les yeux et le nez.

"Durant toutes les manifestations que j'ai couvert à Cincinnati à travers les années, je n'ai jamais eu peur", raconte-t-elle. "Cette fois-là, j'ai senti que je pourrais rentrer chez moi blessée. La confrontation avec la police était plus intense et le coronavirus a rendu le tout d'autant plus dangereux."

Si vous ou votre équipe vous rendez sur le terrain, préparez une procédure de sécurité. Voici quelques ressources dont vous pouvez vous inspirer pour l'élaborer :


Sherry Ricchiardi, Ph.D. est co-autrice du guide de l'ICFJ sur le reportage en cas de catastrophe ou de crise. Elle est également formatrice internationale dans le domaine des médias et a travaillé avec des journalistes à travers le monde sur le reportage en zone de conflit, les traumatismes et les questions de sécurité.

Image principale sous licence CC par Unsplash via Nathan Dumlao.

Cet article a été mis à jour le mercredi 15 juillet 2020.