L’interview au cœur du travail journalistique : comment la réussir ?

parDelphine Bousquet
7 juin 2021 dans Bases du journalisme
Women at the computer

Reportage, portrait, enquête, entretien brut, tous s’appuient sur l’interview comme moyen d’obtenir des informations. Pratique quotidienne du journaliste, elle n’est ni un interrogatoire, ni une interrogation, ni une conversation.

Qu’est-ce qu’une bonne interview ? Tout dépend de la fonction qu’on lui donne et des interlocuteurs : témoins ou acteurs d’une situation, experts, dirigeants politiques, chefs d’entreprise, personnes qui parlent pour la première fois à un journaliste ou professionnels de l’interview. Malgré cette diversité, on peut trouver des points communs pour tirer le meilleur de cet échange. Quelques pistes. 

La préparation indispensable

Se documenter sur le sujet, lire des ouvrages, de précédentes interviewes, interroger différentes sources, bûcher des rapports, le travail préalable est indispensable. "Il n’y a pas de hasard : les interlocuteurs donnent plus d’informations quand ils sentent le sérieux du journaliste. Et le sérieux ne s’improvise pas, jamais !", confirme Luc Bronner, ancien directeur des rédactions du quotidien Le Monde, revenu au reportage en janvier.

La préparation permet aussi de bien définir son angle pour être efficace, selon Sophie Bouillon, journaliste à l’Agence France Presse : "en amont, il faut savoir ce qu’on veut obtenir de l’interview, savoir où on va". Lorsqu’on a affaire à des politiques, des communicants, une solide connaissance du dossier aide à savoir quand on vous ment.

Elizabeth Drévillon, qui réalise des documentaires d’investigation "épluche les propos et les prises de position des interlocuteurs pour pouvoir les contrer. À quelqu’un qui a complètement retourné sa veste, je lance : 'en 2014, vous avez dit ça, vous avez évolué ?'".

La préparation est aussi nécessaire pour poser les bonnes questions aux bonnes sources selon leurs compétences et expérience. "Pour un portrait de Kamala Harris, j’ai interviewé 25 personnes, raconte Claire Meynial, grand reporter au sein de l’hebdomadaire Le Point. À celle qui a travaillé sur sa première campagne en 2003, j’ai demandé des informations sur cette campagne précisément, 'comment vous a-t-elle convaincue', 'quelle cheffe était-elle ?', pas sur l’action de Harris quand elle était élue !". 

Les bases de l'interview : mise en confiance et écoute

Pour la plupart des interviewés, l’exercice n’est pas naturel et il faut expliquer la démarche, voire rassurer. Claire Meynial explique annoncer "pour qui je travaille, pourquoi je veux interviewer la personne, en quoi elle peut éclairer mon sujet". "Il faut les mettre à l’aise, je ne commence jamais directement avec mes questions", témoigne Sophie Bouillon.

Avec les médias audiovisuels, une mise en condition technique est utile. "Vous enregistrez là ?", "ça tourne déjà ?", ces inquiétudes montrent qu’un micro ou une caméra peuvent pétrifier un interlocuteur. Quand on a un peu de temps, Elizabeth Drévillon conseille de "parler aux interviewés avant sans caméra, et ensuite avec caméra, dans un lieu qui leur convient pour créer un environnement où ils se sentent en confiance".

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La capacité et la qualité d’écoute sont aussi primordiales. "Il faut vraiment écouter les réponses", recommande Luc Bronner, qui note presque tout afin d’être le plus attentif possible. Car il faut savoir accueillir l’information : une phrase, un mot peut susciter une question qui vous emmènera plus loin. L’écoute permet aussi de recadrer quelqu’un qui s’éparpille. Elle s’impose lors de témoignages difficiles si l’interviewé parle à son rythme, longtemps, avant d’arriver à ce qui correspond au sujet. 

Quelques "recettes" qui marchent

Il n’y a pas une seule technique mais il existe des règles simples : 

  • Préférer les questions courtes (l’intervieweur doit évidemment parler moins que l’interviewé !) ;
  • Alterner questions ouvertes et fermées ;
  • Poser une seule question dans sa question ;
  • Éviter de donner la réponse dans la question. "C’est un tort, mais je me surprends à le faire parfois, reconnaît Sophie Bouillon. C’est par exemple : 'vous avez fait ça parce que vous pensez ça ou parce que vous avez rencontré machin qui vous a dit ça?'. En fait, ce procédé bloque la réflexion de l’interviewé". 

Quant à l’éternel débat "rédiger toutes ses questions ou avoir des mots-clefs", les deux écoles se valent selon l’usage de l’interview. Pour Luc Bronner, "si elle a vocation à être publiée in extenso, je préfère avoir une liste pour me concentrer au maximum sur les réponses". Lorsqu’il faut pouvoir rebondir et garder une certaine une souplesse, les mots-clefs peuvent suffire. 

Évitez la langue de bois, la manipulation et le jargon 

"L’interview n’est pas un punching ball, mais ça peut s’apparenter à un match", constate Elizabeth Drévillon qui avec les personnalités rôdées grâce au media training, aux communicants qui veulent passer leur message "essayent de faire sortir ce qu’ils ne disent jamais".

Le journaliste doit être le maître du jeu, d’abord en étant au point sur le sujet, en montrant qu’il mène l’interview et en ne lâchant pas le morceau. Mais pas besoin de relancer trois fois de suite frontalement si la réponse ne vient pas, l’interlocuteur risque de se braquer. Il vaut mieux passer à autre chose et y revenir.

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En radio, en télé, les silences, les réactions, les gestes donnent aussi des informations. "Pour une enquête sur un service hospitalier, j’avais face à moi un spécialiste, se souvient la réalisatrice, je lui pose une question, il baisse la tête, marmonne, je lui demande de répéter, rien. Par son action, il approuvait ce que j’avais dit". 

Le journaliste doit aussi faire attention au jargon technique ou scientifique. Si un chercheur vante les mérites du rayonnement X et que vous n’y comprenez rien, mieux vaut lui dire, car vos lecteurs, auditeurs, téléspectateurs risquent d’être tout aussi perdus et ils n’apprendront pas grand-chose. N’hésitez pas à tout stopper pour demander à l’interviewé de s’exprimer plus simplement ! 

Mais parfois, malgré votre professionnalisme, l’interview manque d’intérêt. Pour Claire Meynial, pas d’état d’âme : "on s’engage à informer les gens. Les interviewés, on s’engage à ne pas déformer leurs propos, mais s’ils n’apportent rien, il ne faut pas vouloir les utiliser à tout prix". 


Photo sous licence CC via Unsplash, Kate Oseen 

Delphine Bousquet est journaliste, formatrice en journalisme et correspondante de plusieurs médias français au Bénin, lauréate du concours Covering COVID de l’ICFJ. Elle travaille aussi comme fixeure.