Journaliste du mois : Faisal Karimi

7 sept 2022 dans Journaliste du mois
Faisal Karimi

Avant le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan l'année dernière, le journaliste Faisal Karimi a passé près de 20 ans comme reporter et professeur adjoint de journalisme au sein de l’université qui l’a formé, l'université de Herat, dans l'ouest du pays. Il a également occupé pendant six ans le poste de directeur de l'Afghanistan Institute for Research and Media Studies (AIRMS), qu'il a fondé en 2015. Peu après la prise de Kaboul par les talibans, M. Karimi et le reste de l'équipe de l'AIRMS, soit 25 personnes et leurs familles, ont fui le pays.

"[Quitter l'Afghanistan] a été très difficile", raconte M. Karimi. "Tous nos collègues sont partis avec un seul sac à dos pour se rendre à l'aéroport de Kaboul. Nous avons dû quitter nos proches, nos familles ; certains n'ont pas pu dire au revoir à leurs parents. Notre famille nous manque. Nous avons perdu notre pays. Nous avons tout perdu".

Bien qu'il ait dû s'installer en Californie, M. Karimi continue d'exceller dans le journalisme et la recherche. Il est actuellement chercheur à la San Jose State University, coordinateur régional au Global Forum for Media Development et directeur de recherche chez Internews. En dehors de ses récents succès, M. Karimi considère toujours que sa plus grande réalisation est la fondation de l'AIRMS.

Bien que la plupart des fonctions actuelles de M. Karimi soient liées à la recherche et à la gestion plutôt qu'au reportage sur le terrain, il est toujours fortement impliqué dans l’édition. "En raison du manque de ressources humaines, je dois parfois rédiger des articles, les traduire ou gérer les réseaux sociaux", explique-t-il.

Expliquez-nous ce qu’est l’AIRMS ?

L'Afghanistan Institute for Research and Media Studies est en fait trois institutions médiatiques en une, mais nous nous concentrons surtout, en raison du manque de ressources, sur l’Agence de presse des femmes en Afghanistan.

J'ai également créé Kaashi Digital Media en 2019, pour fournir du divertissement social et du contenu sportif aux les jeunes en Afghanistan. Nous travaillons toujours sur cette agence, mais en raison du manque de ressources, nous avançons très lentement et ne pouvons pas beaucoup produire ces temps-ci.

Les médias locaux sont soumis à de nombreuses restrictions. L'une de nos tâches consiste donc à traduire en pachto et en farsi les médias internationaux couvrant la vie des femmes afghanes et à les publier sur le site web et les réseaux sociaux. Nous recevons également du contenu de journalistes citoyens à l'intérieur du pays.

[L'AIRMS] effectue des recherches pour identifier les défis auxquels sont confrontés les journalistes sur le terrain et suivre l'évolution des médias en Afghanistan, notamment les règles et les politiques des talibans concernant les médias. Nous surveillons et étudions la situation, et nous espérons publier nos résultats.

Pourquoi avez-vous lancé l’Agence de presse des femmes en Afghanistan ?

En 2015, lorsque j'étais professeur, j'ai vu que les jeunes étudiantes en journalisme étaient confrontées à de nombreuses limitations et restrictions. Il s’agit d’abord de défis à la maison, de luttes avec leurs parents et leurs proches pour devenir journaliste. Ensuite, elles doivent faire face aux menaces des talibans et à la société extrémiste de l'ouest de l'Afghanistan.

C'est pourquoi j'ai décidé de créer une plateforme d'information pour les femmes, par les femmes, pour couvrir les problématiques des femmes en Afghanistan. Il n'y a pas assez de contenu sur les défis, les tabous et les opportunités des femmes, et il n'y a pas de vidéo ou de plateforme d'actualité pour elles en Afghanistan. J'ai créé l'Agence de presse des femmes en Afghanistan [parce que] nous voulons tous renforcer les capacités des femmes journalistes dans le métier.

 

A group of women in hijabs huddle around a single camera on a tripod.
Membres de l’agence afghane des actualités sur les femmes réunies autour d’une caméra.

A-t-il été difficile de faire le choix de quitter l’Afghanistan ?

C'était terrible. Je n'avais jamais pensé que je quitterais un jour l'Afghanistan, mais je n’avais pas le choix.

Nous avons travaillé et vécu dans différentes situations difficiles en Afghanistan au cours des sept dernières années. Nous nous sommes battus contre la société traditionnelle, la société conservatrice, les groupes extrémistes, les groupes religieux, sans compter les groupes terroristes, [comme] les talibans et Daech.

Depuis que les talibans ont repris le contrôle du pays, la vie de mes employés (en particulier les femmes journalistes) est en danger. Au cours des sept dernières années, nous avons produit des dizaines de reportages contre l'idéologie des talibans et critiqué leur politique à l'égard des femmes sur YouTube et les réseaux sociaux. En tant que directeur d'une agence de presse [sur les actualités des femmes], j'ai donc dû dire à mes collègues de quitter le bureau et de travailler à distance.

Depuis que les talibans ont pris le pouvoir, avec le soutien de notre donateur, le National Endowment for Democracy, nous avons pu évacuer l'ensemble de mon personnel d'une situation très dangereuse.

Comment s’est passé votre départ du pays ?

[Nous sommes allés dans un] camp de réfugiés en Albanie. Nous avions perdu nos financements ; nous n’avions pas de salaire. Mais malgré tout, nous avions une responsabilité sociale envers le peuple afghan, et plus particulièrement envers les femmes. Nous avons donc poursuivi notre travail pour permettre aux femmes de faire entendre leur voix et de l'amplifier sous le régime taliban.

Nous sommes restés en Albanie pendant sept mois, poursuivant notre travail sur les sites de l'agence de presse : nous avons organisé des tables rondes hebdomadaires en ligne et fait du livestreaming sur les réseaux sociaux. Nous avons reçu de nombreux témoignages de la part du public, notamment de femmes sur le terrain et de manifestants dans les villages. Nous avons reçu des vidéos et des photos de l'intérieur du pays et, après vérification et suivi des sources, nous les avons publiées.

C'était très difficile. Nos collègues ont été très affectés mentalement et psychologiquement, mais ils ont continué, en raison de leur engagement envers le pays et de leur responsabilité sociale.

À l'heure actuelle, nous sommes heureux et en sécurité avec notre famille, mais il reste encore des proches en Afghanistan, et des collègues qui doivent poursuivre leur travail sous un pseudonyme.

Comment IJNet a-t-il aidé votre carrière ?

Depuis que je suis étudiant en journalisme, je suis abonné à la lettre d'information d'IJNet. À l'époque, j'ai reçu de nombreux documents qui ont amélioré et mis à jour mes connaissances sur les nouvelles [techniques] de journalisme. IJNet m'a également offert de nombreuses opportunités. J'ai participé à un séminaire de deux semaines pour les jeunes journalistes des pays d'Asie du Sud au Asian College of Journalism à Chennai, et j'ai beaucoup appris.

IJNet a également soutenu ma création d'une agence de presse pour les femmes. J'ai vu sur IJNet une annonce de financement du National Endowment for Democracy et j'ai posé ma candidature.

En tant que professeur de journalisme, j'ai recommandé IJNet aux étudiants et j'ai essayé de les persuader de s'inscrire à la newsletter pour trouver des opportunités. J'ai inclus certains éléments [du site web] dans mon manuel à destination des étudiants. C'est une source d'inspiration pour garder ses connaissances professionnelles à jour et pour apprendre de nouvelles choses et tendances en matière de journalisme.

Quels conseils donneriez-vous aux journalistes afghans travaillant dans le pays ?

Leur priorité doit être de sauver leur vie et celle de leur famille.

Je sais qu'il y a beaucoup de restrictions et de limitations du côté des talibans, mais n'abandonnez pas le journalisme. Continuez. Les journalistes sont confrontés à de nombreux problèmes financiers, à la répression des talibans et aux menaces de mort, mais ils doivent essayer de poursuivre leur travail, même s'ils doivent écrire sous un pseudonyme ou de manière anonyme. Nous avons besoin d'informations pour produire l’actualité. Nous devons savoir ce qui se passe dans le pays, et le publier dans le monde entier, pour faire appel à la communauté internationale.

[Ces journalistes doivent] protéger leur vie, essayer de poursuivre leur travail et tenter de monter en compétences : en apprendre sur la cybersécurité et les mesures de protection numérique à appliquer pour rester en sécurité physiquement et en ligne.


Toutes les photos fournies par Faisal Karimi.