Gangsters, crime organisé et COVID-19 : l'investigation sous couverture

parAliza Appelbaum
16 sept 2020 dans Journalisme d'investigation
Levé de soleil sur Bucharest

L'International Center for Journalists (ICFJ) met en relation journalistes, experts en santé et dirigeants de rédactions grâce à une série de webinaires sur le COVID-19. Cette série s'inscrit dans le cadre du Forum de reportage sur la crise sanitaire mondiale de l'ICFJ, un projet porté avec l'International Journalists’ Network (IJNet).

Alors que le monde entier est mobilisé dans la lutte contre le coronavirus, certains gouvernements mettent en place des mesures qui entravent le travail des journalistes qui couvrent les impacts de la pandémie. En Roumanie, où l'accès aux informations publiques a été extrêmement restreint, deux journalistes d'investigation ont enquêté sous couverture pour trouver l'origine de masques défectueux qui circulaient dans le pays.

Les deux journalistes, Ana Poenariu et Andrei Ciurcanu, ont échangé avec Stella Roque, directrice de l'engagement avec la communauté au sein de l'ICFJ, pour raconter en détail leur démarche.

"Il faut être très bon acteur quand on est infiltré, et il faut croire dur comme fer à sa couverture", explique M. Ciurcanu. "Nous étions des reporters, mais nous étions convaincus d'être un homme et une femme d'affaires."

Mme Poenariu et M. Ciurcanu ont travaillé avec RISE Project Romania et l'Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) pour produire ces reportages.

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Ils se sont intéressés au sujet des masques lorsqu'un des amis de Mme Poenariu lui a envoyé des photos de masques et autres équipements de protection individuelle fournis par l'hôpital où il travaillait. Ils se cassaient en permanence et étaient inutilisables. Les deux reporters ont découvert que ces masques étaient fabriqués par une entreprise turque qui exportait ces masques défectueux avec l'aide des réseaux de crime organisé en Roumanie.

Les récentes restrictions mises en place contre les journalistes ont rendu cette découverte d'autant plus difficile à corroborer.

"Une des premières mesures prises par notre gouvernement a été de restreindre l'accès à l'information pendant la crise", raconte Mme Poenariu. Habituellement, les demandes d'accès aux documents publics sont traitées sous 30 jours mais depuis la pandémie, ce délai est passé à 60 jours, explique-t-elle.

Une fois les acteurs locaux identifiés, ils se sont rendus compte que l'un d'entre eux avaient des liens avec le cabinet du Premier ministre. Un autre était un gangster roumain connu, accusé de vol, d'extorsion et d'enlèvements. Après la publication d'un premier article sur l'entreprise turque, de nombreuses sources locales ont contacté les journalistes pour leur donner des informations sur ces liens avec les réseaux de crime organisé, raconte Mme Poenariu. Elle et M. Ciurcanu ont donc décidé de se faire passer pour des acheteurs potentiels de masques pour obtenir les preuves dont ils avaient besoin.

Le rendez-vous avec leurs contacts du réseau de crime organisé roumain a été fixé dans une station-service. Leur couverture en tant qu'acheteurs prospectifs était déjà bien établie, dit M. Ciurcanu. Il a reconnu qu'il est plus difficile de s'infiltrer ainsi à deux plutôt que seul. Il pense cependant qu'ils ont réussi car ils se connaissent bien et travaillent efficacement ensemble.

"Lorsque nous sommes arrivés à la station-service, nous ne savions pas du tout avec qui nous allions négocier", se souvient M. Ciurcanu. "Mais nous avions tous les éléments, nous savions comment l'industrie des masques fonctionnait... On peut dire qu'on était inattaquable de ce point de vue comme nous nous faisions passer pour des entrepreneurs. Nous savions comment le marché évoluait et comment négocier. Et c'était très facile d'être sous couverture à deux car nous sommes très bons amis. Nous avions un bon feeling entre nous."

M. Ciurcanu raconte qu'ils ont loué une voiture de luxe pour les rendez-vous afin de peaufiner leur couverture. Ils s'assuraient également d'avoir la localisation sur leur téléphone activée en permanence pour que leurs collègues puissent suivre leurs déplacements.

Les deux journalistes s'expriment régulièrement à la télévision. La Roumanie étant un petit pays, ils savent qu'ils auraient pu être reconnus. Mais l'un des avantages de la situation actuelle, indique Mme Poenariu, est qu'il est commun aujourd'hui de se présenter à un rendez-vous avec un masque. Cela les a aidés à rester incognito.

Mme Poenariu et M. Ciurcanu ont publié leur premier article sur les masques défectueux en avril. Le reportage suivant, pour lequel ils ont dû jouer les agents infiltrés, a été publié début juillet. Aucune mesure n'a été prise par le gouvernement depuis.

"Je pense que le gouvernement aurait dû être à l'origine d'une enquête pour savoir comment ceci a pu se passer en Roumanie", remarque M. Ciurcanu. "Malheureusement, jusqu'aujourd'hui, je n'ai entendu parler d'aucune enquête menée par les autorités roumaines pour trouver les criminels qui se cachent derrière cette affaire."


Aliza Appelbaum est directrice des programmes au sein d'ICFJ.

Image principale sous licence CC par Unsplash via Andrei Terecoasă.