Faire du journalisme d'investigation en pleine pandémie : leçons d'Italie

parTedi Doychinova
14 oct 2020 dans Couvrir le COVID-19
Rome

L'International Center for Journalists (ICFJ) met en relation journalistes, experts en santé et dirigeants de rédactions au travers de sa série de webinaires sur le COVID-19. Cette série s'inscrit dans le cadre du Forum de reportage ICFJ sur la crise sanitaire mondiale, un projet mis en place avec International Journalists’ Network (IJNet). Pour plus d'articles sur le COVID-19 sur IJNet, cliquez ici.

En Italie, plus de 333 940 personnes ont été atteintes du COVID-19 et 36 061 en sont mortes. En mars, le pays était l'épicentre de la pandémie.

En réponse à la crise, le gouvernement italien a instauré un confinement strict, interdisant les déplacements des citoyens. Une deuxième vague de la pandémie menace actuellement le pays. Le gouvernement étudie ainsi la possibilité de prolonger l'état d'urgence sanitaire jusqu'à janvier 2021.

Deux journalistes du programme d'investigation le plus connu d'Italie, Report (RAI), ont eu la permission de voyager entre les différentes régions du pays pour enquêter sur l'impact du COVID-19. Lors d'un webinaire organisé par l'ICFJ, ces deux reporters, Cataldo Ciccolella et Lucina Paternesi, ont partagé ce qu'ils ont appris au cours de leurs enquêtes débutées au début de la crise.

 
 

Les mesures de sécurité

M. Ciccolella raconte que son équipe et lui portaient tout leur équipement de protection individuelle à chacune de leurs rencontres "en personne". Ils désinfectaient également tout leur matériel (micros, caméras, disques durs externes, etc) après chaque sortie sur le terrain.

Lire aussi : Couvrir le COVID-19 : les bonnes pratiques des photojournalistes

Les transports en commun étant arrêtés, Mme Paternesi a passé de nombreux jours dans sa voiture personnelle à sillonner le pays. L'équipe s'est également assurée que chacun avait une chambre individuelle où s'isoler immédiatement en cas d'infection.

Couvrir des sujets sensibles

Ils ont découvert qu'énormément d'erreurs avaient été commises dans la gestion des patients. Ils ont notamment trouvé un hôpital local qui avait menti en affirmant que ses patients malades ne souffraient pas du COVID-19.

M. Ciccolella et son équipe ont régulièrement échangé avec des virologistes pour s'assurer qu'il n'y avait aucune erreur factuelle dans leurs enquêtes. "Les médias ont plein d'ennemis et nous ne pouvons pas nous permettre la moindre erreur", explique-t-il.

Sur la route, Mme Paternisi suivait des sujets en Italie du Nord et centrale, les régions les plus peuplées du pays. Elle a enquêté sur le "contact tracing", en se rapprochant notamment de confrères à travers l'Europe pour savoir ce que les gouvernements mettaient en place pour protéger la vie privée des citoyens une fois qu'ils avaient téléchargé l'appli Immuni, utilisée à travers l'Europe pour suivre les infections, sur leur téléphone.

"Est-ce une bonne chose que nos gouvernements donnent autant de pouvoir aux grandes entreprises de la tech comme Google ? Monopolisent-elles nos données ? Quelles données collectent-elles ?", se demande-t-elle. "Déjà, pour que l'appli fonctionne, il faut que la localisation soit activée."

De son côté, M. Ciccolella a révélé de grandes lacunes de la part d'agences de santé responsables de la sécurité des citoyens comme l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ou le Ministère de la santé italien. Tout d'abord, de nombreux pays n'avaient pas mis à jour leur plan de prévention des pandémies, ce qu'ils doivent normalement faire tous les trois ans. Cette négligence est une des raisons pour laquelle les signes avant-coureurs de la pandémie ont été ignorés et les stocks de vaccins non renouvelés depuis 2006.

Les autorités italiennes ont menti au Centre européen de prévention et de contrôle des maladies en leur assurant avoir mis ce plan à jour en 2016. M. Ciccolella a découvert leur mensonge. En servant le site d'archive d'Internet Wayback, il a démontré que le document n'avait pas été changé, même pas d'une virgule, depuis 2006.

Si ce plan de prévention des pandémies avait été revu, M. Ciccolella affirme qu'au moins 10 000 morts auraient pu êtres évitées. Ce plan aurait dû indiquer des informations cruciales concernant le nombre de lits et de médecins pour chaque unité de soins intensifs et fournir un plan de triage des malades. Mais aucune de ces données n'était disponible.

"Personne ne s'assurait de sa révision et personne n'imposait de sanction", explique-t-il. "Ni l'OMS ni les autres instances internationales."

Furieuses de cette révélation, les autorités italiennes ont menacé l'équipe de la RAI d'un procès.

[Lire aussi : Le rôle essentiel des journalistes localiers durant la pandémie]

La coopération

Pour Ciccolella et son équipe, la collaboration était simple. Ils avaient l'habitude de garder le contact à distance et de partager leur temps entre différents sujets parallèles.

Le planning éditorial

Comme la plupart des journalistes d'investigation le savent, les sujets peuvent prendre des mois à se construire et le contenu est prévu à l'avance. Cependant, en mars, l'attention du public s'est tournée vers une seule chose : le COVID-19.

M. Ciccolella et son équipe se sont rapidement concentrés sur des enquêtes liées à la pandémie. Ils ont gardé l'œil sur des acteurs majeurs comme l'OMS, le Ministère de la santé italien et les hôpitaux.

Il a conseillé aux journalistes présents au webinaire de reprendre des sujets et de les retravailler avec un prisme COVID-19.

Poursuivre des récits peu traités

Parfois, des sources vous contactent avec un sujet à rechercher. Ambulanciers et médecins se sont rapprochés des équipes de la RAI en nombre pour leur raconter ce qu'ils voyaient au quotidien et leur détailler les protocoles qu'on leur demandait d'appliquer. Beaucoup n'avaient pas accès aux équipements de protection individuelle (EPI), tandis que d'autres ont reçu l'ordre au début de la pandémie de ne pas en porter pour éviter d'effrayer le grand public.

L'équipe de M. Ciccolella s'est servie d'informations publiques pour suivre les arrivées d'EPI depuis la Chine. Ils ont découvert que ces contrats d'approvisionnements bénéficiaient de marges importantes.

Cependant, tout le monde ne vit pas dans un pays où l'information publique est accessible. Mme Paternisi conseille ainsi aux participants de chercher l'information au niveau régional ou local si elle n'est pas disponible au niveau national.

"Etudiez les contradictions du discours gouvernemental", ajoute M. Ciccolella. Il suggère aussi d'utiliser les réseaux sociaux pour trouver des sujets intéressants.


Tedi Doychinova est chargée de programme de l'International Center for Journalists.

Image principale sous licence CC par Unsplash via Julia Solonina.


Pour rejoindre le Forum francophone de reportage sur la crise sanitaire mondiale, cliquez ici