La Maison des reporters, un média indépendant pour enquêter au Sénégal

parSinatou Saka
18 nov 2020 dans Sujets spécialisés
Le delta de Sine Saloum, Senegal

Né en 2019, la Maison des reporters a été fondée au Sénégal dans le but de rapporter, d’enquêter sur des sujets d’intérêt général. En juillet 2020, elle signe une grande enquête sur l’importation des déchets plastiques américaines au Sénégal.

Ce mercredi 18 novembre, le site d'information indépendant a remporté le second prix du Prix francophone de l’innovation 2020. Cette récompense est décernée par l'Organisation internationale de la francophonie, RFI et Reporters sans frontières

Ce collectif de journalistes, fait le pari d’un journalisme au temps long qui permet au public de comprendre les enjeux majeurs de développement du pays, de sortir de l’information en continu et de donner la parole à une catégorie de la population qu’on entend très peu dans les médias. 

Moussa Ngom, journaliste indépendant, formé au CESTI (Centre d'études des sciences et techniques de l'information créé en 1965 par le gouvernement du Sénégal), est à l’origine de cette initiative éditoriale qui veut sensibiliser les Sénégalais à la valeur de l’information. Entretien.

IJNet Comment cette idée a-t-elle germé ?

Moussa Ngom J’étais journaliste indépendant et je tenais aussi un blog à mon nom. Je faisais participer le public à la production de l’information. En 2019, j’ai voulu faire évoluer ce projet pour accueillir d’autres journalistes. Le but était de passer de l’échelle individuelle à une échelle collective. Je voulais favoriser la collaboration entre reporters. C’est ainsi qu’on a réussi à monter la rédaction de la Maison des reporters, qui se compose aujourd’hui de 109 collaborateurs-membres.

Quel était le constat de départ ? Quel problème tentez-vous de résoudre ?

Dans les médias au Sénégal que j’avais côtoyés, il y avait très peu de grands formats ou d’articles longs qui permettaient de mieux comprendre un sujet ou une information. Le paysage médiatique manque d’enquêtes. Les journalistes manquent de liberté, de temps ou de moyens pour réaliser des grandes investigations.

Comment travaillez-vous au quotidien ? 

Pour commencer, le reporter s’inscrit sur une base de données. Il nous signale sa spécialité et la région dans laquelle il travaille. On lance régulièrement des appels à proposition et les journalistes nous soumettent des sujets. Ils précisent le budget et un collège de coordinateurs ou de mentors (journalistes plus expérimentés), valident les propositions intéressantes. Il y a aussi sur notre site une plateforme où les journalistes peuvent en permanence déposer leurs idées d'articles. On essaie aussi de mettre les journalistes en lien pour réaliser les enquêtes et ainsi réduire les coûts.

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Les articles sont ensuite publiés sur notre site après édition par d’autres journalistes dans l’équipe. Certains sont spécialisés dans la vidéo, d’autres dans le son et d’autres sont journalistes de presse écrite. 

Vous avez des pages en Wolof, langue sénégalaise. Pourquoi ce choix sur votre site ?

Le but est de permettre un accès plus large à l’information afin de ne pas exclure les populations qui ne comprennent pas le français. Nous souhaitons aussi encourager l’éducation en langues nationales. Nous avons donc noué un partenariat avec l’association Wax pour la traduction qualitative de nos enquêtes et reportages. La collaboration est actuellement suspendue mais l’idée perdurera.

Quel est votre modèle économique ?

Il repose sur un abonnement symbolique et pas classique. S’informer n’est pas une priorité dans les dépenses de nombreux foyers sénégalais. Et puisqu’il s’agit d’impacter l’opinion publique, nous ne souhaitons pas non plus restreindre l’accès à nos contenus à une minorité de personnes. Cela aurait été contradictoire. L’accès est gratuit mais l’abonnement est symbolique dans la mesure où nous souhaitons que le lecteur prenne conscience qu’en souscrivant financièrement au média, il contribue à la production de l’information. C’est libre et volontaire. Entre 2019 et 2020, nous avions trois niveaux d’abonnement : 5 000 FCFA, 10 000 FCFA, 25 000 FCFA. Après une évaluation, nous avons décidé de rendre l’abonnement plus accessible. Aujourd’hui, pour engager plus de donateurs, les internautes peuvent donner à partir de 600 FCFA (moins d’un euro) par mois. Nous ne recevons que 500 FCFA puisqu’il faut soustraire 100 FCFA de frais d’envoi, destiné à l’opérateur mobile qui facilite le paiement et la collecte des fonds, auprès des populations qui ne disposent pas de cartes bancaires.

Pour l’instant, on a refusé des propositions de subventions afin de développer ce modèle de média centré sur le public.

Quel est le profil des abonné.es ?

Il est hétérogène. La particularité, c’est que ce sont essentiellement des jeunes entre 22 et 35 ans. Il y a des étudiants en journalisme et les jeunes professionnels. On a tendance à dire au Sénégal que ce sont les personnes âgées qui consomment l’information mais ce n’est pas le constat qu’on fait de notre côté.

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Quel bilan faites-vous aujourd’hui ? 

On prend notre temps par rapport à la production de contenus, à l’impact que ça peut avoir aussi car il faut éduquer les populations à lire des grandes enquêtes. Le modèle de notre projet est très peu connu par le public sénégalais. On pense ici que l’information ne coûte rien à la rédaction ou le reporter. Le potentiel d’abonnés qu’on peut avoir est très réduit. Il faut donc une grande pédagogie pour expliciter au public, à qui on demande de nous soutenir, qu’il faut des moyens pour produire de l’information.

Néanmoins, nous avons à ce jour environ 200 abonnés. Près de 10 000 personnes nous suivent sur les plateformes. Notre objectif est de développer nos moyens financiers pour répondre aux demandes sans cesse croissante de nos journalistes membres car en moyenne, il nous faut mobiliser 250 000 FCFA par enquête. Cette année, nous avons réalisé 23 enquêtes et grands reportages et une vingtaine d’autres sont en cours. Pour y arriver, nous avons mobilisé un peu moins de deux millions de Francs CFA (3 000 euros) pour tous ces reportages. Cela est rendu possible aussi parce que les journalistes acceptent de travailler avec des moyens limités.

Qu’est-ce qui vous manque ?

Le financement bien entendu car la coordination et l’éditorial sont parfaits. On souhaite attirer plus d’abonnés. On a lancé récemment une campagne des 3 000 amis de la Maison des reporters. Nous avions réalisé une évaluation pour estimer les moyens qu’il nous faudrait pour renforcer l’équipe de rédaction permanente et relever le niveau de production. On vise donc 3 000 personnes qui s’engageraient pour 600 FCFA par mois. Cette somme nous permettrait de mobiliser gérer toutes les dépenses éditoriales de cette année. La campagne est toujours en cours et c’est un travail sur du temps long.

Quels sont vos projets ?

Cette année a été placée sous le signe de la consolidation. Nous souhaitons donc décupler les productions, renforcer nos moyens, multiplier les collaborations entre journalistes, lancer les séries d’enquêtes et reportages ainsi que l’initiative du Magazine des reporters. C’est la première édition multi-format de cette dernière. Elle paraîtra en décembre et sera disponible en format papier et sous la forme d’une clé-usb pour les versions audio et vidéo.

Dans les années à venir, on espère pouvoir s’implanter dans les pays voisins. 

Comment le COVID-19 a transformé votre activité ?

La pandémie nous a impactés mais la crise nous a aussi aidés à prendre conscience de la nécessité de renforcer nos moyens financiers. Pour des raisons sanitaires et de sécurité, nous avons fait le choix de ne pas couvrir les sujets autour de la santé ces derniers mois. Il fallait protéger les journalistes, ne prendre aucun risque et les restrictions de voyages n’ont pas facilité nos déplacements. Avec ce temps libre, nous avons donc ressorti des tiroirs des anciens sujets sur lesquels nous avons enfin pu avancer. 

Quels conseils pouvez-vous donner à des jeunes journalistes qui souhaitent lancer leurs médias ?

Rien n’est facile. Il faut faire des sacrifices et surtout ne pas attendre des résultats tout de suite. Il faut aussi bien réfléchir à son projet et l’adapter aux réalités locales, du contexte dans lequel on s’implante.  


Les deux autres lauréats du Prix francophone de l'innovation 2020 sont Congo Check (RDC) (1er prix) et Haïti Climat (3e prix). 


Photo sous licence CC Anton Lecock via Unsplash


Abèdjè Sinatou Saka est journaliste béninoise et cheffe de projet éditorial à RFI et France 24. Elle est notamment en charge du développement des podcasts des chaînes.

Elle est à l'origine du podcast Afrofuturismes, diffusé sur RFI en août 2019. Une création originale qui sonde l'histoire d'un mouvement né aux Etats-Unis et qui questionne les futurs africains.