Vers la fin du journalisme indépendant à Hong Kong ?

par Alice Hérait
8 sept 2021 dans Sujets spécialisés
La skyline de Hong Kong, de nuit

Autrefois terreau de la liberté d’expression en Asie, Hong Kong est devenu une zone sensible pour quiconque ose remettre en question le pouvoir chinois. 

Entre 2002 et 2020, Hong Kong est passé de la 18e à la 80e place sur l’index de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières (RSF). Une dégringolade qui n’est pas prête de s’arrêter : ces derniers mois, 12 journalistes ont été inculpés en vertu de la nouvelle loi de sécurité nationale, imposée sur la ville par Pékin. "Je serais très surpris si le rang de Hong Kong ne chutait pas en 2022", indique Cédric Alviani, directeur du Bureau Asie de l’Est de RSF.

Depuis les manifestations anti-loi d’extradition qui ont frappé l’ancienne colonie britannique en 2019, Pékin tente de resserrer son étau sur les médias critiques de l'Etat central, jugés responsables de la rébellion. "Nous étions souvent la cible des policiers. Je pensais déjà que la situation était grave pour les journalistes" lance Wong*, en se remémorant les événements cet été-là.  

La liberté de la presse vacille

"Mais lorsque la loi de sécurité nationale est apparue, les choses ont changé considérablement", poursuit la journaliste freelance, qui souhaite protéger son identité. "Nous avons, par exemple, plus de difficultés à joindre nos sources". 

Entrée en vigueur dès le 1er juillet 2020, la nouvelle législation criminalise les auteurs de "collusion avec des forces étrangères" ou de "subversion contre le gouvernement chinois" : des termes suffisamment vagues pour que la "ligne rouge" entre ce qu'il est risqué ou non de critiquer reste indéfinie. "On ne sait jamais si ce qu’on va écrire à propos de Hong Kong sera considéré comme sensible ou carrément hors-la-loi", poursuit Wong. 

Une ère touche à sa fin en juin 2021, lorsque le fameux média pro-démocratie Apple Daily est contraint de mettre la clef sous la porte. Depuis un an, sa rédaction et sa direction sont la cible d’arrestations et de condamnations des autorités locales. Une chasse à l’homme qui continue malgré l’arrêt de la publication et le gel de ses avoirs financiers. "Tous les journalistes d’Apple Daily ont peur", témoigne Cédric Alviani, "les autorités de Hong Kong procèdent à du harcèlement et des procédures judiciaires pour faire peur aux journalistes".

"Apple Daily était la cible du gouvernement chinois depuis longtemps. Tant que le journal persistait, on pouvait encore espérer un maintien de la liberté de la presse à Hong Kong" se désole le directeur. 

Invoquant des raisons liées à la loi de sécurité nationale ou non, les autorités hongkongaises exercent des pressions de plus en plus visibles sur les médias locaux. Cela n’empêche pourtant pas un grand nombre de journalistes et de médias de persister. "Je ne peux pas dire que [la liberté de la presse à] Hong Kong se soit totalement effondrée", nuance Ronson Chan, le nouveau président de l’Association des Journalistes de Hong Kong, tout en pesant ses mots. "Il nous reste un petit peu de liberté, une liberté limitée par la loi de sécurité nationale, qui est un environnement juridique difficile".

Le journaliste, aussi éditeur de Stand News, un média indépendant en ligne, indique faire preuve de plus de réflexion avant de publier, afin de garantir sa sécurité et celle de ses collègues. "Nous devons faire attention aux mots que l’on emploie, et à ceux employés par les interviewés. Certains sujets comme l’indépendance de Hong Kong sont très controversés". 

[Lire aussi : Signal, localisations cachées et sources anonymes : comment couvrir la crise en Birmanie ?]

Quand la cité se vide de ses journalistes

D’autres ont préféré partir. C’est le cas notamment de la branche locale du New York Times, qui dès la proclamation de la loi de sécurité nationale, s’est relocalisée à Séoul. Un an plus tard, c’est au tour d’un média indépendant local, The Initium, d'annoncer son départ de Hong Kong en direction de… Singapour.

"C’est juste stupéfiant […] je me souviens avoir fait un reportage sur les difficultés des médias à opérer là-bas", réagit Steve Vines, qui, lui aussi, vient tout juste de rentrer chez lui après 35 ans passés à Hong Kong.

"Rien que l’idée que Singapour soit plus ouverte aux médias indépendants que Hong Kong démontre à quel point la situation a changé". Le journaliste britannique revient sur son début de carrière comme correspondant en Asie du Sud-est : "C’était très réconfortant de retourner à Hong Kong après un séjour en Malaisie ou à Singapour, où l’on considérait que les journalistes étaient en danger". 

[Lire aussi : Quand j'étais correspondant à l'étranger]

 

"J’ai essayé de persuader beaucoup de monde de rejoindre notre association, c’était plus difficile que les années précédentes", concède Ronson Chan, qui mentionne également le départ de certains journalistes vers Taïwan ou le Royaume-Uni : "Je peux juste dire que je respecte leur décision". 

"Je ne me sens pas en sécurité en couvrant Hong Kong", rapporte Wong, qui a également décidé de poursuivre sa carrière à l’étranger. "Cela ne me concerne pas uniquement, je mets aussi en danger ma famille et mes amis."

*Le nom a été modifié


Alice Hérait est une journaliste française basée à Taïwan. Son travail a été publié notamment dans Le Monde diplomatique, Mediapart ou Asialyst.

Photo : Sergio Capuzzimati, via Unsplash, sous licence CC