Traiter la pandémie et ses données instables

par Abby Geluso
28 avr 2020 dans Couvrir le COVID-19
Une station de métro

Fin mars, l'Organisation mondiale de la santé déconseillait l'usage des masques dans les lieux publics sauf pour les personnes présentant des symptômes grippaux. Moins d'une semaine plus tard, le Center for Disease Control diffusait l'avis contraire.

En janvier, quand le COVID-19 débarquait tout juste en Europe et en Amérique du Nord, le conseil préventif le plus largement diffusé était simplement de se laver les mains pendant 20 secondes. Trois mois plus tard, un tiers de la population mondiale est confiné.

Nous vivons dans une réalité sortie tout droit d'un roman de science fiction. Aujourd'hui, la population a peur et cherche à comprendre. Malheureusement, les réponses ne sont pas toutes à portée de main, et l'inconnu règne autour du COVID-19. Les avis et les données sur la maladie changent en permanence.

J'ai demandé à des journalistes de Vox, Mother Jones et du New York Times comment ils géraient ces informations contradictoires dans leurs reportages sur la pandémie.

S'appuyer sur les experts en charge de la recherche

Le reporter Umair Irfan de Vox a écrit un article sur la douzaine de vaccins contre le coronavirus actuellement en cours d'élaboration. Il a été publié alors que les Etats-Unis venaient juste de devenir officiellement le plus grand foyer mondial de l'épidémie. Avec deux collègues, il a interrogé entre autres des experts du National Institute of Health, l'institut national de santé américain, de la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations, la coalition des innovations en gestion d'épidémies, ou encore du National Institute of Allergy and Infectious Diseases, l'institut national des allergies et des maladies infectieuses.Il a également discuté avec d'autres institutions et entreprises œuvrant pour un vaccin.

Ces entretiens avec des chercheurs, des scientifiques et des professionnels de santé ont été d'une grande aide pour M. Irfan et lui ont permis de corroborer des informations et comprendre plus en détails les informations sur lesquelles il enquêtait. Cela lui a été particulièrement utile lorsque ses articles devaient être publiés rapidement.

"Ils sont aussi occupés que nous, sinon plus", raconte M. Irfan. "Mais une fois que vous avez un rapport de confiance avec une source, elle est en général assez réactive. Elle accepte de vérifier une info par-ci par-là."

La data-journaliste de Mother Jones Sinduja Rangarajan trouve aussi très important de se nourrir du travail des professionnels de santé.

“Je me suis énormément appuyée sur les travaux et les données publiées par des scientifiques, épidémiologistes et autres institutions, plutôt que de collecter et traiter toutes les informations moi-même”, dit-elle. “Nous n'avons juste pas le temps pour ça en ce moment.”

Vérifier les faits mais comprendre qu'ils pourraient changer après la publication

Une grande partie des sujets sur le COVID-19 contiennent des estimations et des prévisions, sur le nombre de morts à venir ou la date de relance de l'économie. Cependant, ces chiffres dépendent de tant de paramètres. Une prévision fiable à un instant T peut vite être contestée.

“Bien sûr, je fais mon possible pour ne pas me tromper,” dit Mme Rangarajan, “Mais en examinant les données, je peux voir que l'information n'est plus toujours à jour comme tout change si vite."

Rangarajan précise dans ses articles la date à laquelle les données ont été collectées ou les prévisions faites, et met en avant la date à laquelle ces informations sont traitées dans le journal. Elle ne met pas ses sujets à jour tous les jours. L'information est trop volatile, ce n'est pas possible. Selon elle, il vaut mieux simplement être transparent dans son article et préciser que les informations qu'il contient peuvent toujours évoluer.

De son côté, M. Irfan préfère ne pas trop s'appuyer sur des données quantitatives. "Je mets mes sujets à jour quand de nouvelles informations arrivent mais comme tout bouge très vite, on a appris à ne mettre des chiffres que lorsqu'ils sont indispensables à l'article", partage-t-il.

Etre honnête avec ses lecteurs

Mme Rajangarian joue la transparence avant tout dans son travail sur la pandémie. "Je suis très ouverte et montre aux lecteurs que tel chiffre a été pris dans telle recherche", indique-t-elle.

Par exemple, son article paru en avril sur la disponibilité des lits d'hôpitaux par Etat est maintenant précédée de l'avertissement suivant : Le coronavirus est un sujet en mutation constante, ainsi une partie des informations de cette article peut être obsolète.

“S'il se passe quelque chose d'important, je le fais savoir aux lecteurs. Mais pour moi, le plus important est qu'ils sachent ce qu'ils ont sous les yeux. Où ai-je trouvé ce chiffre ? Date-t-il d'aujourd'hui ? Quelle est sa source ? Il faut juste être très, très transparent”, rappelle Mme Rajangarian.

Emma Goldberg, chargée de recherche au New York Times, confirme. "Je fais en sorte de m'appuyer sur les données les plus à jour et les plus documentées possible dans mon travail. Mais je pense qu'il est important que les journalistes soient honnêtes. La situation change en permanence et nous avons une vision limitée de ce qu'il pourra se passer à l'avenir."

Un langage simple est utile. “Il est trop tôt pour affirmer pourquoi New York a été plus fortement touchée ou si les mesures de confinement prises très tôt par la Californie ont été efficaces" ont ainsi écrit Goldberg et un collègue dans un article publié le 30 mars et mis à jour le 14 avril.

Tout laisse penser que la pandémie de coronavirus actuelle est un événement mondial de ceux qu'on ne voit qu'une fois dans sa vie. En tant que journalistes, nous travaillons aujourd'hui dans des circonstances inédites durant une période prolongée d'instabilité de l'information. Notre responsabilité de diffuser les faits de manière transparente n'a jamais eu autant de poids.

“Je me rends bien compte que nous allons devoir continuer à travailler sur ce sujet pendant longtemps, même quand la situation sera sous contrôle", pense Mme Rangarajan. “Aujourd'hui, nous pouvons avoir une contribution utile en essayant de donner du sens au monde qui nous entoure, aux changements qui s'y opèrent et produire des papiers sur cela. Mais, rien n'est certain."


Image principale sous licence Creative Commons par Unsplash via Ben Garratt.

Cet article fait partie de notre série consacrée au travail de reportage sur le COVID-19.