Nos conseils pour parler des troubles du comportement alimentaire

par Iris Pase
11 févr 2021 dans Sujets spécialisés
Taper à la machine

Avertissement : dans cet article, nous abordons certains aspects spécifiques des troubles du comportement alimentaire qui pourraient raviver les traumatismes de certaines personnes. Si vous ou quelqu'un que vous connaissez souffrez de troubles de l'alimentation, consultez les ressources au bas de l'article.

Au cours de l'année écoulée, la santé mentale du grand public s'est progressivement détériorée à cause des mesures de confinement restrictives engendrées par la propagation du COVID-19 dans le monde entier.

Isolées et devant faire face à des difficultés financières accrues, les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire sont devenues particulièrement vulnérables. Selon le Washington Post, rien qu'en novembre, la National Eating Disorders Association aux Etats-Unis a constaté une augmentation de 72 % des sollicitations via les chats en ligne et de 10 % des appels par rapport à l'année dernière.

Le Royaume-Uni a connu une tendance similaire. La principale association caritative du pays traitant des troubles alimentaires, Beat, a observé une augmentation de 140 % des prises de contact via ses services d'assistance téléphonique de février à novembre 2020.

Même si le nombre de personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire augmente, la stigmatisation et la honte persistent. Par exemple, les patients ne sont pas toujours immédiatement traités par des médecins spécialisés dans les troubles alimentaires ou la santé mentale. Par conséquent, une aide leur est souvent refusée lorsqu'ils la demandent.

Dans ce contexte, les journalistes peuvent jouer un rôle fondamental pour faire cesser la stigmatisation et la honte liées aux troubles alimentaires.

Nous avons demandé à quelques experts de partager leurs conseils avec tous ceux qui font des reportages sur le sujet.

Renseignez-vous

Selon le National Health Service (NHS) au Royaume-Uni, un trouble du comportement alimentaire est "une attitude malsaine à l'égard de la nourriture, qui peut prendre le dessus sur votre vie et vous rendre malade". Un trouble de l'alimentation signifie que l'on change ses habitudes alimentaires en réduisant ou en augmentant les portions, ce qui s'accompagne généralement d'une obsession concernant son poids ou sa silhouette.

Les types de troubles du comportement alimentaire les plus courants sont :

  • L'anorexie nerveuse, qui consiste en une restriction extrême du régime alimentaire, souvent jusqu'à la privation totale. Les personnes souffrant d'anorexie ressentent une peur intense de la prise de poids et sont obsédées par le contrôle de la nourriture qu'elles ingèrent.
  • La boulimie nerveuse : une personne boulimique consomme généralement d'énormes quantités de nourriture en une fois ("orgies alimentaires") et essaie ensuite d'éliminer cette nourriture en vomissant, en consommant des laxatifs ou en faisant trop d'exercice physique.
  • L'hyperphagie boulimique : tout comme les personnes boulimiques, les personnes souffrant de troubles de l'hyperphagie boulimique mangent de grandes quantités de nourriture sur une courte période. Bien qu'elles ne soient pas susceptibles d'essayer de se débarrasser de la nourriture consommée, elles peuvent jeûner entre les crises.
  • Autres troubles alimentaires : si les symptômes d'une personne ne correspondent pas à ceux de l'anorexie, de la boulimie ou des troubles de l'alimentation, il est possible qu'elle soit diagnostiquée comme souffrant de troubles de l'alimentation spécifiques. Cela ne signifie pas que son état est moins grave. En fait, ces autres diagnostiques spécifiques représentent le pourcentage le plus élevé des troubles alimentaires.

Malgré les mythes et la stigmatisation qui les entourent, les troubles du comportement alimentaire ne sont pas seulement des problèmes de santé mentale dangereux, mais ils ont également le taux de mortalité le plus élevé de toutes les maladies psychiatriques. L'anorexie à elle seule a un taux de mortalité estimé d'environ 10 %.

La plupart des reportages se concentrent aujourd'hui sur l'anorexie, mais il existe d'autres troubles alimentaires qui doivent être couverts. "Ce que nous aimerions voir à Beat serait qu'on parle davantage des différents types de troubles du comportement alimentaire", explique Rebecca Wilgress, responsable de la communication de Beat, à IJNet. "L'hyperphagie boulimique est l'un des troubles alimentaires les plus courants. Cependant, je crois qu'il a représenté environ 5 à 6 % de la couverture sur le sujet des troubles alimentaires au cours des 12 derniers mois".

Compte tenu de la nature sensible de la question, il est important de se renseigner et de faire des recherches approfondies sur le sujet avant de le traiter. Une meilleure connaissance du sujet vous aidera à élaborer un meilleur contenu, à établir un rapport de confiance avec les personnes interrogées et à fournir une couverture plus juste, ce qui pourrait à terme inciter les lecteurs à demander de l'aide.

Utilisez le bon vocabulaire

Une partie essentielle de votre préparation est de vous familiariser avec le langage précis et respectueux à utiliser pour rendre compte de ces maladies mentales particulières.

Par exemple, des termes comme "boulimique" et "anorexique" sont des étiquettes qui définissent la personne par le diagnostic qui lui a été donné ou les symptômes qu'elle éprouve. Ils doivent être évités et remplacés par des expressions telles que "personnes atteintes de boulimie" qui déplacent l'attention de la maladie vers l'individu.

Mme Wilgress souligne également l'importance des formulations précises dans le journalisme au quotidien. "Nous devons cesser d'utiliser à mauvais escient le mot 'binge'", dit-elle. "Nous l'utilisons pour décrire le fait de regarder quelques heures de télé, alors qu'on ne peut pas comparer ça à une crise de boulimie ou à ce que vit une une personne souffrant d'hyperphagie boulimique."

Évitez de banaliser les habitudes alimentaires déviantes avec des néologismes tels que "brideorexia", pour décrire les femmes qui perdent du poids de manière drastique avant leur mariage, ou "drunkorexia", qui désigne une personne qui limite son apport en calories afin de pouvoir consommer de l'alcool. Ces mots minimisent la gravité des troubles alimentaires en essayant de les faire paraître banals ou à la mode.

"'Drunkorexia' ne représente tout simplement pas la gravité de l'abus d'alcool régulier dans le cadre d'un trouble alimentaire", déclare Mme Wilgress.

Ne donnez pas trop de détails

Toute mention de poids spécifiques, de quantités consommées ou d'habitudes sportives peut avoir de graves conséquences sur les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire. Comme l'explique le guide publié par Beat à destination des médias, "Les troubles de l'alimentation ont un aspect très compétitif. Un tel nombre deviendrait une cible à viser pour les personnes qui en souffrent".

Donner un poids précis met également trop l'accent sur un aspect donné des troubles de l'alimentation, et peut aussi amener les gens à penser qu'ils ne sont pas "assez malades" pour demander de l'aide parce qu'ils n'ont pas atteint un certain résultat sur la balance.

"Nous savons que les personnes boulimiques ont souvent un poids normal, voire un poids plus élevé. Une personne souffrant d'hyperphagie boulimique peut également être en surpoids", explique Mme Wilgress. "Ces maladies doivent être prises aussi au sérieux que n'importe quel autre trouble du comportement alimentaire".

Faites preuve de compassion et d'empathie

"Il doit y avoir davantage de récits mettant en avant les expériences vécues", déclare Gemma Oaten, directrice de l'organisation caritative britannique SEED, qui agit dans le domaine des troubles alimentaires.

Même si les chiffres et les statistiques sont une aide incontestable pour comprendre le phénomène, Gemma Oaten suggère de privilégier une approche plus personnelle. "Beaucoup de gens ne comprennent toujours pas pourquoi on développe un trouble alimentaire", dit-elle. "Nous devons parler de l'impact quotidien des troubles alimentaires sur les personnes concernées et leurs familles".

L'empathie est essentielle lorsque l'on interroge les gens dans le cadre d'études de cas. Il faut poser des questions sur la personne et pas seulement sur la maladie. Et bien que ce ne soit généralement pas conseillé, laissez la personne interrogée voir votre article avant publication. Le perfectionnisme et le besoin de contrôle associés à un trouble alimentaire peut nourrir l'anxiété de personnes qui cherchent à tout faire correctement.

Si vous devez interviewer quelqu'un dans le cadre de vos recherches, soyez ouverts et transparents. Précisez notamment si votre sujet a été commandé ou non. Vos interlocuteurs vous offrent leur temps, respectez leur engagement.

Travaillez en équipe avec des responsables photo

"A chaque fois que j'ai fait une interview, ils voulaient des photos de moi à mon plus faible poids", explique Mme Oaten. "Ils voulaient connaître le numéro sur la balance, mais ça ne sert pas la cause. Je l'ai fait une fois, avant d'être connue comme actrice, et encore aujourd'hui les journalistes en font le sujet principal de l'article.”

Demander des photos de personnes à leur poids le plus bas est non seulement intrusif mais aussi dommageable pour celles et ceux qui luttent encore.

Mme Wilgress d'ajouter : "L'anorexie, en particulier, est extrêmement compétitive. Les gens vont se comparer aux images qu'ils voient".

Les responsables éditoriaux et les reporters doivent travailler avec le service photo pour s'assurer que les images sensationnalistes ou potentiellement traumatisantes sont exclues.

Fournissez des coordonnées de lignes d'écoute

Lorsque vous faites des reportages sur les troubles du comportement alimentaire, incluez les numéros de lignes d'écoute téléphonique et des ressources utiles pour vos lecteurs.

"Une action simple comme fournir des informations sur les endroits où obtenir de l'aide peut sauver des vies et aider de petites organisations caritatives comme la mienne", explique Mme Oaten.

Comment obtenir de l'aide: La National Eating Disorders Association aux États-Unis peut être contactée par téléphone au 1-800-931-2237 ou en ligne via chat. Si vous êtes au Royaume-Uni, vous pouvez appeler Beat au 0 808 801 0677 ou SEED au 01482 718130. Si vous êtes en France, vous pouvez appeler la permanence téléphonique Anorexie-Boulimie Info Écoute de 16h à 18h (prix d’un appel local) : 0 810 037 037.


Image principale sous licence CC par Unsplash via Damian Zaleski.

Iris Pase est une journaliste freelance basée à Glasgow.