"L'extinction massive" du métier ? ICFJ et le Tow Center lancent une étude mondiale sur le COVID-19 et le journalisme

parJulie Posetti and Emily Bell
4 juin 2020 dans Couvrir le COVID-19
Interview

On dit déjà que le COVID-19 est en train de causer “l'extinction massive” du journalisme, suite à l'effondrement nombreux titres à travers le monde. Des dizaines de milliers d'emplois ont été perdus ou remis en question au sein des rédactions à cause de la pandémie.

C'est pourquoi nous lançons une enquête mondiale aujourd'hui afin d'identifier et suivre les impacts de la pandémie sur le secteur du journalisme au niveau mondial et aider à en inventer l'avenir.

Nous cherchons à identifier ce qui est nécessaire pour que le journalisme persiste : quels besoins d'accompagnement et de formation, à court et long terme, pour les équipes sur le terrain ? Quelles innovations ont-elles été mises en place par les journalistes pour dépasser les difficultés du reportage en temps de COVID-19 ?  Que pouvons-nous faire pour protéger les journalistes et défendre la liberté de la presse durant la pandémie ?

Une étude nécessaire de toute urgence

La pandémie a déjà accéléré des tendances qui se dessinaient aux quatre coins du monde : la migration puis disparition de la publicité, la baisse voire la disparition du papier, l'érosion des moyens dédiés au travail d'investigation et l'effondrement de l'info locale. Elle est également utilisée par des despotes, dictateurs et autocrates comme un prétexte pour attaquer les journalistes, vilipender leur travail et restreindre la liberté de la presse.

Notre enquête indépendante vise à orienter les solutions vers les sujets les plus en tension. Elle est le fruit du travail du projet "Journalism and the Pandemic", un partenariat de recherche noué entre l'International Center For Journalists (ICFJ), le centre international pour les journalistes et le Tow Center for Digital Journalism, le centre dédié au journalisme digital de l'Université de Columbia. Avec notre équipe de journalistes expérimentés et de chercheurs académiques, notre objectif est de comprendre à quel point le journalisme est impacté par cette crise et déterminer ce que nous pouvons mettre en place collectivement pour guider la reprise. Pour ce faire, la participation d'organes de presse, de reporters, de rédacteurs en chef et tous autres employés du secteur des médias à travers le monde est essentielle.

A ce moment charnière pour le journalisme, plus nous en saurons au sujet des impacts sur les rédactions, les journalistes, les responsables éditoriaux et les autres salariés du secteur médiatique, mieux nous pourrons évaluer les pertes effectives et identifier les bénéfices potentiels pour sortir de cette crise grandis. De nombreuses initiatives ont déjà été lancées par des organismes philanthropiques, des entreprises de la tech et des collectivités locales, mais nous ne pouvons pas encore prédire les changements qu'elles vont engendrer sur le terrain, tant pendant qu'après la crise.

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Quels sont les enjeux ?

Le Secrétaire général des Nations Unies l'a récemment déclaré : “Personne ne peut remplacer les rôles d'information, d'analyse et de réponse aux rumeurs et aux imprécisions que jouent les médias et du journalisme durant cette pandémie.” António Guterres est conscient qu'une information précise et fiable sur le COVID-19, ainsi qu'un regard critique et documenté sur la gestion de la crise, sont une question de vie ou de mort.

Nous avons également vu un journalisme d'une qualité exceptionnelle publié pendant cette pandémie, produit non sans risque par des reporters basés partout dans le monde et mobilisés en première ligne de cette crise générale. Ces papiers nous ont émus. Ils nous ont aidés à distinguer le vrai du faux, et les sources fiables des colporteurs de désinformation. Ces articles ont mis les puissants devant leurs responsabilités. Ces papiers ont changé la donne.

Que voulons-nous savoir ?

(1) Quel est l'impact du coronavirus sur la pérennité de l'industrie de l'information et la sécurité de l'emploi pour les travailleurs du secteur ?

Le COVID-19 a déjà signé l'arrêt de mort d'une liste grandissante de médias, touchant fortement les journaux locaux. Nous souhaitons que les participants puissent détailler les impacts de la pandémie sur leur emploi et la viabilité économique de leurs médias. Nous voulons savoir si votre organe de presse a été fermé définitivement ou temporairement par le coronavirus. Nous voulons aussi avoir plus d'informations sur l'impact de cette crise sur les travailleurs indépendants dans les médias (dont les freelances et pigistes), qu'ils s'agissent de licenciements ou de baisses de salaire.

(2) Comment la pandémie transforme-t-elle la recherche journalistique, le travail de reportage et de narration ?

Malgré les pressions qui pèsent sur les rédactions, de nombreuses innovations et prises d'initiative ont émergé également. Les journalistes développent de nouvelles techniques pour faire des reportages dans le respect des distances de sécurité ou depuis chez eux, et utilisent la data et des techniques d'investigation open source pour illustrer leurs sujets avec plus de clarté et de précision. Nous voulons recenser ces succès autant que les contraintes et les restrictions budgétaires.

(3) Quels nouveaux défis de sécurité pour les journalistes sont nés avec la crise du coronavirus ?

Combien de reporters envoyés sur le terrain en tant que "travailleurs essentiels"  pour traiter d'un sujet mortel sans l'équipement de protection nécessaire ? Quels impacts sur les freelances au statut vulnérable ? Quels sont les impacts d'une exposition à la souffrance humaine et au deuil à une si grande échelle mondiale sur la santé mentale des journalistes et leurs collaborateurs ? Comment ont-ils vécu la montée de la violence en ligne durant la pandémie ? Le burn-out causé par la pandémie est-il en train de devenir un problème majeur ? Enfin, alors que les rédactions travaillent à distance à partir de logiciels externes, comment cela change-t-il les besoins en cybersécurité ?

(4) Quelles sont les menaces principales d'atteintes à la liberté de la presse causées par la pandémie ?

Partout dans le monde, sous prétexte de COVID-19, les journalistes sont agressés, la loi est transformée en arme de répression du journalisme, et les gouvernements tombent sur le dos des lanceurs d'alertes, empêchant ainsi un travail de reportage critique essentiel. Nous voulons avoir une meilleure idée de l'étendue de ces attaques et leur coût grâce aux retours des médias sur le terrain, qu'elles aient lieu dans des démocraties occidentales sous pression ou des endroits moins connus parmi les pays du Sud.

(5) Comment les journalistes vivent-ils la "désinfodémie" et comment la combattent-ils ?

Le journalisme ne risque pas uniquement d'être submergé sous ce que l'Organisation mondiale de la santé appelle "infodémie". Il est aussi la cible de, tout en étant un rempart contre, ce que l'UNESCO appelle une "désinfodémie." Alors, comment les journalistes, fact-checkeurs et autres travailleurs des médias se retrouvent-ils face à la més/désinformation ? Quels sont les impacts de la "désinfodémie" sur leur travail ? Et comment les organes de presse s'organisent-ils pour combattre la pollution d'informations qui nourrit la pandémie ?

(6) Comment le coronavirus a-t-il impacté la diffusion de contenus et l'engagement avec les publics ?

L'accélération de la digitalisation, l'importance des abonnements, le rôle des plateformes et de la diffusion algorythmique sont des sujets dont l'importance s'est décuplée pendant la pandémie. Dans de nombreux coins du monde, les audiences des programmes d'actualité n'ont jamais été aussi élevées, mais comment les rédactions s'adaptent-elles à cet intérêt renouvelé alors que simultanément, nombre d'entre elles souffrent d'une baisse de revenus ?

Nous sommes tous concernés : voici comment vous pouvez nous aider

Nous vous entendons déjà : “Qui a le temps de remplir un questionnaire d'enquête en pleine pandémie ?” Nous savons que beaucoup de journalistes et organes de presse partout dans le monde sont préoccupés par leur survie alors qu'il leur faut en même temps sortir des reportages sur l'événement le plus important de cette génération. Mais si nous voulons que le journalisme survive à cette crise, nous avons besoin de données de qualité pour nourrir les réflexions sur son avenir.

Nous pensons également qu'il est vital que les voix des personnes à l'œuvre sur le terrain soient entendues et répertoriées, et cessent de n'être que des statistiques ou des histogrammes. En échange de votre temps et de vos réponses, nous publierons régulièrement des rapports basés sur nos recherches pour vous donner une vision plus large de ce qui se trame sur le terrain.

L'enquête est actuellement disponible dans les huit langues de la plateforme IJNet, dont le français. Le lien pour participer est à retrouver ici.


Le projet "Journalism and the Pandemic" est issu du partenariat entre l'ICFJ et le Tow Center for Digital Journalism de l'Université de Columbia. Il s'inscrit dans un plus grand programme porté par l'ICFJ qui vise à accompagner les journalistes couvrant le COVID-19, un des événements les plus marquants et complexes de cette génération. Le Committee to Protect Journalists (CPJ) s'est également associé au projet sur le volet de l'enquête dédié à la sécurité des journalistes et les menaces d'atteinte à la liberté de la presse.

Pour plus d'informations ou pour devenir partenaire de cette étude, vous pouvez contacter les chercheurs à l'adresse suivante : PandemicProject@icfj.org

Dr. Julie Posetti est directrice de la recherche de l'ICFJ. Une journaliste primée exerçant depuis une trentaine d'années, elle est également chercheuse senior au sein du Centre pour la liberté de la presse de l'Université de Sheffield (CFOM) et de l'Institut d'étude du journalisme Reuters de l'Université d'Oxford.

Pr Emily Bell est la directrice fondatrice du Centre Tow Center pour le journalisme digital de l'école de journalisme de l'Université de Columbia, et une des intellectuelles de référence sur le sujet du journalisme digital. Elle a effectué la majeure partie de sa carrière au Guardian News and Media à Londres, en tant que journaliste et responsable éditoriale pour les éditions papier et Internet.

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