Comment lutter contre la montée de la désinformation à l’aune d’élections-clefs à travers le monde

13 sept 2023 dans Lutte contre la désinformation
Un autocollant "I voted", "j'ai voté" en français

De l'Argentine, où un candidat libertarien d'extrême droite s’est imposé comme favori des élections générales de cet automne, au Mexique, à l'Inde ou aux États-Unis en 2024, les résultats d’élections cruciales à venir auront des répercussions sur la démocratie dans le monde entier.

À mesure que les campagnes s'intensifient, la désinformation visant à tromper les électeurs augmente elle aussi.

Pourtant, les principales plateformes de médias sociaux ont diminué leurs actions de lutte contre la diffusion de faux contenus sur leurs applications. Des pays comme la Russie et la Chine continuent de mener leurs propres campagnes de désinformation, et la sophistication croissante de l'intelligence artificielle renforce les moyens des acteurs malveillants.

Le vice-président de l'ICFJ Patrick Butler a décrit ce paysage inquiétant durant une table ronde sur la désinformation autour des élections qu’il animait lors de la conférence 2023 organisée par Online News Association.

"Je pense qu'on peut dire que la plupart des gens s'accordent sur le fait que la désinformation lors des élections de 2024 sera pire que tout ce que nous avons connu jusqu'à présent", a-t-il déclaré.

Ont participé à cette discussion : Laura Zommer, directrice et rédactrice en chef de Chequeado et cofondatrice de Factchequeado ; Jonathan Lai, actuellement responsable éditorial pour les rubriques data et politique chez Politico et ancien journaliste spécialisé dans les données et la démocratie au Philadelphia Inquirer ; et Nasr ul Hadi, un autre lauréat du programme Knight de l'ICFJ et le fondateur de PROTO.

Voici quelques unes des principales conclusions de la session que les vérificateurs de faits et les journalistes doivent garder à l'esprit en vue des prochaines élections :

Soyez directs et répétitifs

Il est essentiel que les journalistes transmettent les détails fondamentaux d'une élection de manière claire. Faites-le encore et encore, et encore et encore.

"Nous avons essayé autant que possible d'être très clairs et directs dans notre langage", explique M. Lai, évoquant la couverture de l'élection américaine de 2020 par le Philadelphia Inquirer. “Nous ne voulons pas être de ceux qui écrivent : ‘Les fausses affirmations de Donald Trump sur les élections’. Nous dirons juste : 'Trump a menti.'"

Pour instaurer un climat de confiance avec leurs lecteurs, M. Lai et son équipe du journal The Inquirer ont utilisé des encadrés dans leurs articles pour expliquer les décisions éditoriales et le jargon politique. Le journal fait également du journalisme de service autour des élections, en publiant par exemple des guides pour les électeurs et des cartes des lieux de vote.

“Les gens ne lisent pas tous les articles que vous écrivez”, fait remarquer M. Lai. “Plus vous écrivez un type d’article, plus les gens le verront.”

M. Lai se rappelle avoir écrit une série d'articles sur la façon dont le vote en Pennsylvanie prendrait probablement des jours à être comptabilisé et passerait du rouge au bleu lors des élections de 2020. "J'ai écrit ce [premier] article en janvier 2020", raconte-t-il. "J'ai écrit au moins 10 autres versions de cet article pendant le reste de l'année.”

Collaborez et utilisez les canaux privilégiés par vos publics

La vérification des faits ne peut à elle seule résoudre le problème de la désinformation. Elle ne peut pas non plus sauver la démocratie à elle toute seule. Les fact-checkeurs doivent collaborer entre eux et avec des personnes extérieures au secteur pour donner plus d’ampleur à leurs efforts. Les rédactions doivent faire de même.

M. Hadi conseille aux journalistes de se poser plusieurs questions lorsqu'ils travaillent ensemble : quels sont les autres acteurs avec lesquels nous devons collaborer ? Quels types d'actions devons-nous entreprendre pour être en mesure de comprendre le problème ? "En particulier, comment faire en sorte que la distribution des informations correctes [...] fonctionne mieux ?”, dit-il.

Les journalistes et les vérificateurs de faits doivent mieux comprendre les publics qu'ils servent et adapter leurs efforts en conséquence. Ils doivent être prêts à expérimenter : découvrir quelles sont les plateformes les plus populaires et où circule la désinformation.

Factchequeado, explique Mme Zommer, utilise WhatsApp pour diffuser ses vérifications de faits, car la désinformation au sein des communautés latinos a tendance à se répandre sur cette plateforme. "Si vous couvrez des sujets liés aux communautés hispanophones ou latinos aux États-Unis, vous devez prendre en compte la désinformation [sur WhatsApp] et trouver des moyens d'y remédier," dit-elle.

Les rédactions doivent également adapter leur contenu pour atteindre les publics grâce à différents formats. À l'Inquirer, l'équipe de M. Lai a reconditionné des reportages sous forme de vidéos explicatives. Factchequeado prévoit également de donner la priorité aux vidéos courtes et aux formats didactiques dans sa couverture des élections américaines de 2024.

"Nous devons écouter et être présents dans la communauté", dit Mme Zommer. "Ces personnes ne croient pas nécessairement aux médias ou aux journalistes. C'est une relation que nous devons construire, et nous le faisons avec nos alliés qui ont déjà leurs propres communautés.”

Pensez comme un troll

Les journalistes doivent penser comme les trolls qui diffusent de fausses informations en ligne, s’accordent les intervenants. Demandez-vous comment ce que vous rapportez pourrait être intentionnellement mal interprété, conseille M. Lai.

"Parfois, le problème est que, même lorsque vous êtes précis, juste et que vous faites du bon journalisme, cela peut facilement être utilisé comme une arme par un acteur malveillant", dit-il. "Et cela signifie que, malheureusement, dès l’écriture de l'article, vous devez jouer défensif.”

Il faut également comprendre que les mauvaises informations jouent sur les émotions des gens, rappelle M. Hadi.

"Les mauvaises informations ont un attrait émotionnel. Elles s'adressent à la partie sentimentale du public-cible", précise-t-il. "Les bonnes informations ont un attrait logique ; elles s'adressent à une toute autre partie du cerveau. Elles ne luttent pas sur le même plan."

L'IA est un autre facteur à prendre en compte. Les "deepfakes", par exemple, pullulent, et l'IA aide les désinformateurs à les formater pour qu'ils deviennent plus viraux, poursuit M. Hadi : “Pendant ce temps, les porteurs d’informations fiables utilisent essentiellement [l'IA] pour améliorer les bases de données de vérification des faits et mieux structurer cette information, [et] essayer de la rendre plus facile à trouver. Encore une fois, ces deux types d'activités se déroulent sur des niveaux très différents.”

Préparez-vous dès maintenant

Les acteurs malveillants ont toujours une longueur d'avance sur les vérificateurs de faits, avertit Mme Zommer. Ce qui s'est passé lors d'une élection précédente ne se reproduira pas nécessairement de la même manière lors de l'élection suivante, ou dans un autre pays.

"Il ne suffit pas que votre rédaction travaille dans les endroits ou sur les canaux qui, lors de l'élection précédente, étaient les plus pertinents. L'un de nos défis est de savoir, pour 2024, où la communauté latino [aux États-Unis] irait s'informer", raconte Mme Zommer.

Il faut également reconnaître que le paysage de la désinformation s'est détérioré et s'y adapter en conséquence.

"Il y a tellement de communautés différentes, surtout là d'où je viens. En Inde, les deux principaux récits du jour varient en fonction de la langue, de la région géographique et de la communauté", dit M. Hadi. "Nous ne disposons tout simplement pas d'une infrastructure suffisante, surtout depuis que les entreprises de la Big Tech ont cessé de financer non seulement les équipes électorales, mais aussi les organisations chargées de vérifier les faits.”

À un peu plus de 14 mois de l'élection présidentielle américaine, les journalistes doivent se mettre au travail, sans plus attendre.

"Parlez à votre équipe. Commencez à les préparer", dit M. Lai. "Quelles sont les choses que vous devez savoir : savez-vous qui organise les élections ? Savez-vous comment les membres du personnel électoral sont sélectionnés ? Savez-vous comment les bureaux de vote sont installés et comment ils sont gérés ? Comment fonctionnent les machines de vote ? Comment les votes sont-ils exprimés ? Très concrètement, comment les votes sont-ils comptés ? Ce sont ces petits détails qui sont à l'origine des fausses informations et de la désinformation que l'on observe en période électorale."


Lisez notre boîte à outils sur le reportage électoral, produite en partenariat avec Chequeado et Factchequeado, avec le soutien de WhatsApp, pour en savoir plus sur la couverture électorale et comment reconnaître la mésinformation et la désinformation.

Photo de Manny Becerra sur Unsplash.