Quel avenir pour le journalisme d'investigation en Haïti ?

par Dougenie Michelle Archille
22 mars 2021 dans Journalisme d'investigation
Un levé de soleil en Haïti, couleur sépia

De nos jours de plus en plus d’efforts sont déployés par des organisations pour encourager le développement du journalisme d’investigation à travers le monde. Chaque année, plusieurs concours et formations sont organisés en vue de mettre en lumière les travaux traitant notamment de la corruption, des droits des femmes, de la migration et autres.

Plus les médias évoluent, plus les journalistes s’investissent dans le journalisme de profondeur. Cependant, la réalité est loin d’être la même chez nous en Haïti. Ce ne sont pas les médias qui manquent, surtout avec l’évolution de la presse en ligne, mais plutôt les journalistes d’investigation qui se font rarissimes, surtout dans le secteur radiophonique et télévision.  

"Ces derniers temps, les médias produisent beaucoup d’informations au quotidien. Mais ces informations n’évoluent pas. Autrement dit, nous produisons ce que nous voyons et entendons. Les journalistes ne font que croiser les différentes sources afin de produire des textes, des images, des sons ou réaliser des reportages pour les médias auxquels ils appartiennent", constate Godson Lubrun, directeur de publication du média en ligne tophaitilive.

Il croit que les journalistes haïtiens ne s’intéressent pas au journalisme d’investigation à cause non seulement d’une culture de la facilité dans le traitement des informations, mais aussi parce que la société haïtienne ne se montre pas assez exigeante. 

Depuis quelques années déjà plusieurs journalistes haïtiens se dirigent progressivement vers le journalisme d’investigation qui serait essentiel pour le développement de la démocratie dans le pays, cependant leurs efforts peinent encore à porter fruit. Et ce pour plusieurs raisons. 

Un intérêt pour le scoop

Les gens s’intéressent beaucoup plus à l’information à chaud en Haïti, au scoop. De ce fait, ceux qui sont censés mener les investigations, se questionnent de plus en plus sur les résultats de ces dernières.

Il arrive certaine fois qu’une enquête ne produise simplement pas de résultat. Du coup, certains journalistes "préfèrent développer la culture de la facilité, ce qui leur permet d’atteindre plus facilement la population, au lieu de réaliser des travaux qui nécessitent du temps. Alors que ces derniers seraient profitables tant pour eux que pour leur communauté. Mais comme je l’ai dit tantôt l’investigation nécessite non seulement du temps, de l’argent, mais aussi de la volonté de la part des journalistes", soutient Clément Collegue, secrétaire de l’Association des journalistes indépendants d’Haïti (AJIH) qui compte à présent 13 membres. 

Un manque criant de spécialisation en journalisme

Malgré la vague des médias qui prend place de plus en plus dans le pays ces derniers temps, il existe très peu de journalistes formés. Cette situation qui se développe depuis ces 10 dernières années dans le métier, fait obstacle à l’évolution de ce dernier.

Car plus il y a des gens qui se lancent dans le journalisme sans avoir une formation adéquate pour exercer le métier, moins il y a de journalistes spécialisés. Et plus le journalisme d’investigation tardera à se développer en Haïti. 

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Questionné à ce sujet, Ruben Dumont, coordonnateur de l’Association haïtienne des journalistes d’investigation (AHJI) – une structure créée en 2020,  avec un effectif d’une trentaine de membres– reconnaît qu’il y a un manque de formation dans le journalisme d’investigation.

Toutefois, il pense que des efforts sont en train d’être déployés par des organismes – notamment l’USAID, en vue de former des journalistes haïtiens en journalisme d’investigation. Près d’une soixantaine de journalistes en ont déjà bénéficié. Ainsi, croit-il que le journalisme d’investigation est en train de faire son chemin en Haïti, car, fait-il remarquer "beaucoup plus de journalistes s'intéressent à la question, contrairement aux années antérieures".  

Méfiance vis-à-vis des journalistes

Avec l’évolution de la presse en ligne, il suffit d’avoir en sa possession un smartphone avec trépied, un micro pour prétendre être journaliste. C’est la nouvelle donne. Tout le monde devient journaliste du jour au lendemain en produisant des informations qui, pour la plupart du temps ne sont pas vérifiées. Cela crée toutefois chez une bonne frange de la population haïtienne à la fois une méfiance et une intolérance vis-à-vis des journalistes. 

"Sur le plan social, nous constatons une incompréhension de la population du travail des journalistes. Cette situation pousse plusieurs d’entre eux à travailler directement de leur bureau en faisant du networking en vue de trouver les informations afin de produire des textes pour leurs médias", regrette Monsieur Lubrun.

Quelles perspectives ? 

En Haïti, ce ne sont pas les faits qui manquent, cependant il existe très peu d’enquêtes réalisées. Même s’il y a des efforts qui se font en vue de faire progresser l’investigation journalistique dans le pays, cela ne suffit malheureusement pas, alors que la société se doit d’être éclairée sur certains faits.

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D’où la nécessité pour les journalistes de se mettre en corporation en vue de non seulement permettre à la population de comprendre certains faits, mais aussi de faciliter le développement de l’investigation qui est un genre très coûteux. 

Par ailleurs, croit le coordonnateur de l’AJIH, Ruben Dumond, il devrait avoir un fonds disponible pour les journalistes afin qu’il puisse couvrir les frais nécessaires pour mener des enquêtes. Les médias doivent également faire choix de mener des enquêtes afin d’aider la société haïtienne. 

Il est impératif que l’Etat crée des conditions favorables pour que les journalistes puissent exercer correctement leur métier. Et mener des enquêtes sans se soucier des représailles que la publication de celles-ci peut avoir sur leur vie en tant que professionnels de la presse.

Autrement dit, le journaliste devrait pouvoir travailler sans avoir peur pour sa sécurité ou sans devoir s’exiler pour la publication d’un de ces travaux. Dans le cas contraire, il y aura encore de plus en plus de journalistes qui ne s’intéresseront à l’investigation. 


Dougenie Michelle Archille est juriste et journaliste à Enquet'Action, média d'enquête indépendant basé à Port-au-Prince. Elle a mené plusieurs enquêtes sur des sujets de société. Elle a également été primée lors du concours de reportage sur la crise sanitaire mondiale de l'ICFJ, Covering COVID. 


Photo d'Haïti, par Kayla Gibson sous licence CC via Unsplash