Maria Ressa lance l'alerte sur les menaces au journalisme indépendant aux Philippines

parErin Stock
22 juin 2020 dans Sujets spécialisés
Manille

Confrontée à une vague d'attaques en justice, Maria Ressa, reporter de renom et pionnière du journalisme digital, affirme que les Philippines sont sur le point de voir leur démocratie brisée "en 1000 morceaux". Lors d'un événement en ligne co-organisé par l'ICFJ et Frontline, elle a expliqué que son pays, auparavant connu pour sa presse dynamique, était "au bord du précipice".

Mme Ressa, directrice exécutive et fondatrice de Rappler, média primé basé à Manille, a participé à cette table ronde deux jours avant sa condamnation pour cyberdiffamation le lundi 15 juin par un tribunal de la capitale philippine.

Mme Ressa s'est alarmée d'un nouveau projet de loi de lutte contre le terrorisme en attente de signature du président Rodrigo Duterte qui légaliserait "ce que l'on appelle des abus de pouvoir". Cette loi vise à permettre les arrestations sans inculpation et élargir la définition de ce qu'est un terroriste, explique-t-elle. "Allons-nous changer notre système de gouvernance de fond en comble ou serons-nous capable de maintenir les droits que nous donne notre constitution en l'état ?" s'est-elle demandée. "Ils sont aujourd'hui en véritable danger."

Mme Ressa est au centre d'un nouveau documentaire, A Thousand Cuts ("En 1 000 morceaux"), qui retrace l'érosion de la démocratie aux Philippines, accélérée en partie par la désinformation diffusée sur les réseaux sociaux. La réalisatrice du film, Ramona Diaz, et la productrice exécutive de Frontline Raney Aronson ont participé avec Julie Posetti, directrice de la recherche de l'ICFJ, à cette table ronde interactive.

"Le film A Thousand Cuts raconte notre casse en 1 000 morceaux et nous sommes aujourd'hui au dernier acte", déplore Mme Ressa. "Je pense que les Philippines sont au bord du précipice."

Maria Ressa, lauréate 2018 du prix de journalisme international ICFJ Knight, et Rey Santos Jr., ancien reporter de Rappler, risquent aujourd'hui une peine de prison allant six mois à six ans. Ils ont été remis en liberté sous caution dans l'attente de leur appel. Le harcèlement mené par l'Etat philippin est global ; cette affaire n'est qu'une des huit batailles judiciaires intentées contre la journaliste. Si elle était condamnée dans chacune de ces affaires, elle encourrait jusqu'à 100 ans en prison.

L'International Center for Journalists (ICFJ) et de nombreuses autres organisations internationales ont condamné le verdict rendu le 15 juin et ont appelé à ce que toutes les poursuites contre Mme Ressa et Rappler soient abandonnées.

“C'est un déni de justice," selon Joyce Barnathan, présidente de l'ICFJ.

Mme Aronson a appelé Mme Ressa une héroïne pour beaucoup de journalistes. Son histoire résonne bien au-delà des Philippines. Mme Ressa elle-même a souvent dit que son procès était "le canari dans la mine de charbon" du journalisme indépendant. "C'est un appel à tous les journalistes du monde à rester vigilants", insiste-t-elle, "et à continuer de faire notre travail de journaliste."

Mme Ressa a dû faire un travail sur elle-même pour gérer sa peur de cette condamnation et l'idée de devoir passer plusieurs années en prison. "C'est normal d'avoir peur et ensuite de se créer une communauté de soutien", explique-t-elle. "C'est qu'on fait après qui compte réellement."

A Thousand Cuts était visible gratuitement par le public philippin pendant 24 heures avant l'événement de Frontline et de l'ICFJ. Plus de 233 000 personnes ont regardé le documentaire. Mme Diaz pense que les retours du public montrent qu'il ressent "une grande tristesse et beaucoup de regret à voir [leur démocratie] s'effondrer sous leurs yeux."

Regardez la table ronde en entier ci-dessous pour en savoir plus sur les manières dont le journalisme peut se réinventer face à la désinformation virale, les atteintes à la liberté de la presse et la mort progressive de la démocratie libérale.


Image principale sous licence CC par Unsplash via Andrey Andreyev.