En Algérie, la presse francophone dans la tourmente

6 mai 2022 dans Pérennité des médias
Paysage à El Biar, Algérie

En Algérie, la presse libre naît dans la foulée des événements du 5 octobre 1988 et de la parenthèse démocratique qui s’ensuit, et qui dure jusqu’en 1992. À cette époque, de nombreux titres indépendants, aussi bien en français qu’en arabe, voient le jour et garnissent les étals des journaux à travers le pays. 

Aujourd’hui, la presse écrite, dans son ensemble, est en déclin en Algérie. Plusieurs titres ont déjà disparu, d’autres survivent tant bien que mal en voyant leur horizon économique s’assombrir petit à petit. 

Néanmoins, le constat est plus accablant pour la presse francophone. Ne représentant plus qu’un tiers des journaux en Algérie, les titres francophones disparaissent les uns après les autres depuis une dizaine d’années. Des titres prestigieux ont déjà mis la clef sous la porte : Algérie-Actualité, La Tribune, La Nation, Le Quotidien d'Algérie, Le Matin… Le dernier en date à fermer est le quotidien Liberté, qui a cessé de paraître le mois dernier (14 avril 2022) après 30 ans d'existence. 

La disparition de ce journal pourrait même, selon de nombreux observateurs, entraîner celle d’El Watan, un autre titre emblématique de la presse francophone en Algérie, lui aussi connaissant de très grandes difficultés financières. Le site twala.info a récemment révélé que le journal El Watan n’arrive plus à s’acquitter de ses charges salariales depuis deux mois et que ses comptes ont été bloqués en raison d’un découvert bancaire de 70 millions de dinars (environ 460 000 euros) et d’une dette fiscale de 26 millions de dinars (170 500 euros)

En 2012, El Watan tirait à 163 000 exemplaires par jour. Aujourd’hui, son tirage avoisine les 40 000, soit plus de 4 fois moins. 

Qu’est-ce qui explique ces fermetures en série de journaux autrefois très prospères ? Au-delà du recul dramatique de la liberté de la presse dans le pays – sur la carte du monde publiée par RSF, l'Algérie est coloriée en orange, une couleur synonyme de "situation difficile" – des observateurs du paysage médiatique algérien pointent de nombreux facteurs.

Un modèle économique longtemps basé sur la publicité publique

Pendant les deux dernières décennies qui coïncident avec le règne de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika (1999-2019), le paysage médiatique algérien a été submergé de titres de presse qui ont largement bénéficié de la publicité publique. De nombreux journaux, y compris parmi ceux réputés indépendants, ont bâti leur modèle économique autour de la distribution généreuse des espaces publicitaires par l’Agence nationale d'édition et de publicité (Anep).

Pour Hakim Outoudert, journaliste au quotidien économique Eco Times, “sur le plan financier, il n’y a pas de raisons spécifiques à la fermeture de journaux francophones par rapport aux arabophones. Les premiers autant que les seconds subissent la rareté des ressources financières émanant de la publicité publique, distribuée par l’Anep, depuis au moins une décennie, après en avoir allègrement profité. Par conséquent, beaucoup de ces journaux, au lieu de choisir de survivre avec très peu de publicité publique, quitte à opter pour de drastiques compressions de leurs personnels, ont préféré carrément fermer.”

En effet, pour des raisons aussi bien économiques que politiques, de nombreux journaux ont assisté, impuissants, à l’assèchement progressif de la rente publicitaire et, par conséquent, au cumul des difficultés financières.

Un virage numérique raté

Pour plusieurs observateurs, les journaux "historiques", c’est-à-dire ceux nés au lendemain de l’ouverture démocratique, ont mis trop de temps avant d’intégrer la nouvelle donne numérique dans leur développement. Certains n’hésitent pas à parler d’"un virage numérique raté". En effet, petit à petit, ces journaux ont vu leur lectorat s’effriter et s’orienter vers les réseaux sociaux, plus attractifs, notamment pour les jeunes générations. 

Par ailleurs, le retard du paiement électronique en Algérie n'a pas permis à ces journaux d'aller vers la monétisation de leur contenu en ligne et à en tirer profit financièrement. Bien que les indicateurs soient en nette amélioration ces deux dernières années, le paiement électronique reste largement insuffisant dans le pays. 

Le facteur linguistique

D’autres voix n’hésitent pas à mettre la tourmente dans laquelle se trouve la presse francophone sur le dos du déclin de la langue de Molière en Algérie. Hakim Outoudert nous parle du “rétrécissement drastique du lectorat francophone en Algérie depuis au moins deux décennies.” 

En effet, la relation est vite établie entre le déclin progressif du français en Algérie et la crise qu’y vit la presse francophone. En témoigne les chiffres des tirages des journaux francophones, en constante chute depuis une vingtaine d’années.  Cependant, la crise ne semble pas épargner les journaux arabophones pour autant. Toujours selon twala.info, le journal El Khabar, un autre "journal historique", s’apprête à dégraisser ses effectifs à cause de difficultés financières


Photo : Paysage à El Biar en Algérie, par abderrahmane chablaoui via Unsplash, licence CC