"Construire un journalisme du futur, qui s'appuiera sur des relations de confiance"

parSophie Bonnevialle Chesneau
20 nov 2020 dans Couvrir le COVID-19
Paris

Ce jeudi 19 novembre, les médias – principalement francophones– s’étaient donnés rendez-vous à Paris, pour le festival Médias en Seine. A cause du COVID-19, la troisième édition de l’événement consacré aux médias de demain a été diffusée entièrement en ligne. Les rencontres se sont déroulées en direct sur le web et elles sont accessibles en replay

“COVID-19, quel impact de la pandémie sur le journalisme” ? En milieu de journée, cette question était au cœur de l’intervention du Dr Julie Posetti, directrice mondiale de la recherche au sein de l’ICFJ. Le Centre international des journalistes, basé à Washington, est l’organisation qui porte notre site IJNet.

Elle s’exprimait aux côtés de Rasmus Kleis Nielsen, directeur du Reuters Institute for the Study of Journalism au sein de l’université d’Oxford. Il a effectué des recherches au Royaume-Uni, sur la façon dont le public percevait le travail des journalistes sur le COVID-19. Il a précisé que les conclusions de ses travaux pouvaient s’appliquer également à la France. 

Après une introduction de Didier Si Ammour, journaliste chez Radio France, où il a été question de la fameuse interrogation qui a agité les débats depuis le début de la crise, “dit-on la ou le COVID ?”, les deux chercheurs ont eu plusieurs minutes de tribunes pour exposer les résultats de leurs travaux sur les conséquences du COVID-19 sur notre profession. 

[Lire aussi : Une nouvelle étude dresse un portrait glaçant des effets de la pandémie sur le journalisme]

Il se trouve que l’ICFJ a récemment publié les résultats préliminaires de sa vaste étude intitulée “Le journalisme et la pandémie”. Il s'est associé au Tow Center for Digital Journalism de l'Université de Columbia pour mener cette enquête à destination des journalistes, en sept langues différentes. Les conclusions de cette étude lancée en avril seront bientôt disponibles en français.

Le Dr Posetti, qui est chargée de l'enquête avec Emily Bell et Pete Brown, a précisé que les résultats s’appuyaient sur les réponses de 1 406 participants issus de 125 pays. L'objectif est de mesurer l’impact de la pandémie sur les journalistes, "en formulant par à la suite des recommandations se basant sur des données factuelles" et également “de voir si cet événement peut amener une extinction dans certains domaines”. 

Voici ce qu’il faut retenir de leurs interventions

L’impact psychologique et émotionnel de la crise sur les journalistes est bien réel

70 % des répondants à l'étude de l'ICFJ ont indiqué que gérer les impacts psychologiques et émotionnels de la pandémie est ce qui est le plus difficile dans leur travail pendant la pandémie.

Une crise comme celle-là, “c’est dévastateur sur le plan humain”, explique la chercheure, “[...] des journalistes ont connu des diagnostics de dépression et d’anxiété pour la première fois de leur vie”. Au moins 82 % des répondants ont indiqué avoir déclenché une réaction psychologique. D’ailleurs 15 % on cherché une aide sur ce plan-là.

Un fait surprenant : beaucoup de journalistes sont allés sur le terrain sans protection

Les EPI sont apparus comme le besoin numéro un des journalistes”, a expliqué le Dr Julie Posetti. 45 % des répondants n'ont pas eu de masques lors d'interviews en face-à-face.

Se former est apparu comme plus que jamais nécessaire 

Un autre besoin essentiel a émergé : celui de la formation, “pour pouvoir faire des reportages à distance, et compte tenu du tsunami de désinformation |....] une demande sur la vérification de faits, la santé [...] a émergé”

La liberté de la presse a continué à décliner pendant la pandémie 

“Les journalistes nous ont indiqué qu’ils avaient connu des restrictions très importantes et il semblerait que les menaces connues dans les années précédentes ont augmenté [...]" Censure, harcèlement en ligne, arrestations voire de la prison ont été infligés à certains journalistes interrogés.

Elle a ajouté que "les leaders des gouvernements populistes ont reconnu le bien-fondé des réseaux sociaux (comme source d'information), tout en diabolisant les médias”. 66 % des journalistes ont par ailleurs identifié Facebook comme étant le principal vecteur de désinformation.

[Lire aussi : Les médias indépendants luttent contre les attaques de gouvernements populistes]

Les médias ont tenté de se rapprocher de leur public 

“8 % des journalistes ont exprimé qu’ils avaient recours de plus en plus à l’expertise de leurs membres ou de leurs abonnés, ce qui illustre la manière dont les journalistes ont tenté de renforcer les liens avec leur public".  24 % des répondants ont dit qu'ils travaillaient plus dur pour tenter d'identifier les besoins de leur public pendant la crise. 

“La plupart des gens sont informés, sont prudents et sont prêts à prendre des mesures pour se protéger du COVID-19, et c’est en partie grâce au journalisme”, note quant à lui Rasmus Kleis Nielsen. Un public informé, mais chez qui il existe une inégalité d’accès à l'information, a soulevé le chercheur, “autour d’indicateurs sociaux économiques tout à fait classiques”. “Les gens suivent moins les informations qu’ils ne le faisaient au début de la crise”. Le public est en demande d'enquêtes et des reportages de médias indépendants sur la crise sanitaire. 

De l’importance de restaurer la confiance 

"Il est important de construire un journalisme pour le futur, qui s’appuiera sur des relations de confiance (avec son public) elles se nouent notamment pendant les temps de crises [...]". Julie Posetti a appelé les journalistes à produire "un journalisme indépendant et de qualité [...]" et ainsi "à réinventer le journalisme dans un cadre positif”. 

Rasmus Kleis Nielsen a évoqué lui aussi l’importance de ce lien de confiance, “la plupart des gens se sentent informés, encore faut-il qu’ils aient confiance”, a-t-il précisé à propos de son étude, “l’indice de confiance a baissé de 12 % pour les médias, ce qui est significatif[...] il a diminué de -23 % pour le gouvernement”. Ceci dit, le public déclare qu'ils se fie davantage aux médias qu'aux réseaux sociaux. 

Une tendance inquiétante : ces lecteurs qui suivent pas ou peu les informations. Lorsqu'ils le font, ils ne leur font pas confiance. 

“Une minorité significative tourne le dos aux médias classiques. Si l’on définit cette population vulnérable (à la désinformation), on note que son taux augmente jusqu’à 15 %, contre 6 % avant la crise”, précise Rasmus Kleis Nielsen. L’une des difficultés à venir selon le chercheur en la matière : la communication autour du vaccin. “Le lien entre public et information est en train de se détériorer”. 


Retrouvez en replay l’intervention du Dr Julie Posetti et Rasmus Kleis Nielsen


Sophie Bonnevialle Chesneau est responsable éditoriale d'IJNet en français


Photo : Nil Castellvi via Unsplash, licence CC