Les vérificateurs de faits peuvent être confrontés à des contenus traumatisants et à des images choquantes au cours de leur travail, tout en devant lutter contre les attaques en ligne et les défis liés au maintien d’un équilibre sain entre vie professionnelle et vie privée.
Nurudeen Akewushola, vérificateur de faits chez FactCheckHub, a raconté comment une vidéo particulièrement sanglante qu'il avait vérifiée lui a donné cauchemars et flashbacks. “Je n'aime pas regarder des images crues. C'est perturbant. J'essaie autant que possible de les éviter, mais mon travail m'en empêche,” déclare-t-il. “J'ai fait un cauchemar en regardant une de ces vidéos sanglantes de personnes transportant des cadavres, prétendant que c'était à cause des inondations à Borno, au Nigeria, mais ce n'était pas lié à l'événement.”
Il a également été la cible d'attaques en ligne, ce qui a aggravé ses problèmes de santé mentale. Suite à un article qu'il a écrit sur les fausses déclarations de l'ancien président nigérian Muhammadu Buhari sur l'économie du pays, un de ses partisans a pris M. Akewushola pour cible sur X. Il a choisi de ne pas interagir avec le troll afin d'éviter autant que possible les menaces.
“Lorsque l'on vous attaque ainsi dans le cadre de votre travail, cela affecte votre santé mentale et suscite une certaine crainte pour votre sécurité,” déclare-t-il. "Écrire sur ce type de sujets implique de faire face à des obstacles récurrents, ce qui peut être intimidant. On sait que s'aventurer dans de tels reportages expose à des attaques virulentes, voire à des menaces visant sa famille."
Le visionnage d'une vidéo traumatisante dans le cadre de son travail de vérification des faits a eu un impact similaire sur Lois Ugbede, responsable éditoriale adjointe chez Dubawa. “La vidéo était troublante, avec ces corps – bébés et adultes – dispersés sur le sol de manière chaotique. Mais même si nous cherchons à éviter ce type de contenu choquant, il reste une réalité inévitable de notre métier,” déclare-t-elle.
Mme Ugbede a fait face à ce problème en écoutant de la musique, en se promenant, en regardant des films et en partageant ses pensées avec des amis et des membres de sa famille. “Depuis mon dernier reportage sur les soins de santé primaires à Nasarawa, au Nigéria, où j'avais vu un cadavre être évacué, j'avais peur de retourner sur le terrain. Il m'a fallu des mois avant de pouvoir en parler à mon conjoint et à d'autres journalistes, et ainsi cesser de revivre cet instant.”
Philip Teye Agbove, journaliste d'investigation et vérificateur de faits à la Fondation des médias pour l'Afrique de l'Ouest, a dû faire face à des problèmes de santé mentale lorsqu'il n'a pas pu vérifier l'origine d'une fausse affirmation qui s'est largement répandue au Ghana.
“J'étais épuisé et profondément perturbé, car cela m'avait pris beaucoup de temps et d'efforts,” explique M. Agbove. “J'ai passé des heures à faire des recherches et à faire des vérifications, pour finalement me rendre compte que, même si j'avais terminé le reportage, il ne pouvait être publié, faute de localiser précisément l'endroit où la photo avait été prise. Cette prise de conscience a été bouleversante : j'avais l'impression que tous mes efforts avaient été vains,” confie-t-il.
Cette expérience a ébranlé sa confiance et a mis en lumière l'impact psychologique que les enquêtes non résolues peuvent avoir sur les vérificateurs de faits. Alors que l'accusation se répandait, il s'est éloigné des réseaux sociaux et n'a pas répondu aux commentaires dans lesquels il était tagué.
Conseils pour maintenir le bien-être mental
(1) Parlez des problèmes auxquels vous êtes confronté
Demandez de l'aide lorsque vous faites face à des problèmes de santé mentale liés au travail de vérification des faits, suggère Mme Ugbede : “Lorsque la charge de travail devient accablante, parlez-en à vos responsables afin qu'ils puissent mobiliser du soutien et vous aider dans vos reportages.”
(2) Construire un système de soutien
Avoir une communauté sur laquelle s'appuyer lorsque le travail devient trop intense et avec laquelle on peut parler des problèmes rencontrés est primordial. “Il pourrait s'agir d'une communauté WhatsApp où l'on parle de travail pour apaiser les tensions mentales,” déclare Mme Ugbede.
(3) Prenez du recul
Les vérificateurs de faits devraient parfois prendre du recul par rapport aux histoires importantes sur lesquelles ils travaillent, suggère Marina Modi, cheffe d'équipe chez DefyHateNow.
À titre d’exemple, Mme Modi déclare : “Pendant ces pauses, les vérificateurs de faits peuvent organiser des séances régulières de méditation ou de yoga afin d’évacuer le stress accumulé en traitant du contenu choquant.”
Si un incident vous touche particulièrement, par exemple s’il implique la famille, la communauté ou les croyances, il peut être préférable de laisser un collègue aborder le sujet.
“Si une histoire en particulier vous cause trop de stress ou de tension mentale, vous devriez peut-être prendre du recul et laisser les autres s'en occuper,” déclare Kwaku Asante, chef d'équipe chez FactCheck Ghana. “Si elle est trop sensible, il vaut peut-être mieux l'abandonner complètement, car nous avons besoin que vous restiez en vie, en bonne santé et forts pour raconter l'histoire suivante.”
Ce que les organisations médiatiques peuvent faire
(1) Encourager le personnel à prendre du temps pour soi
Les rédactions devraient encourager leurs équipes à faire des pauses en cas de besoin, même face à la pression des délais serrés, déclare Opeyemi Kehinde, responsable éditorial de FactCheckHub. Elles pourraient également organiser des événements conviviaux pour aider leurs équipes à se détendre et prévoir des espaces physiques au bureau pour ce faire.
“Les organisations de vérification des faits devraient disposer d'espaces verts ou de zones de loisirs dédiés où leur personnel peut se détendre et se relaxer brièvement pendant les heures de travail afin qu'ils ne deviennent pas sédentaires, ce qui pourrait avoir un impact négatif sur leur santé,” affirme-t-il.
(2) Faciliter le soutien professionnel au personnel en cas de besoin
M. Asante note que si les vérificateurs de faits ont besoin de faire une pause ou ont besoin du soutien d'un psychologue, d'un thérapeute ou de quelqu'un d'autre qui peut les aider à faire face, les organisations devraient faciliter cela.
“Notre travail peut être source de beaucoup de stress, parfois à cause des détails, parfois à cause du lien avec les sources,” ajoute-t-il. “Généralement, si des collègues viennent nous faire part de leurs difficultés, ou si je fais une vérification et une observation matinales et que je constate des changements, nous essayons d'abord de discuter précisément de la nature du problème.”
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