Combattre les stéréotypes de genre dans les médias

13 avr 2021 dans Diversité
Des mains sur et vers un ordinateur portable

Les stéréotypes de genre dans les médias ont un impact significatif sur la façon dont les femmes et les minorités de genre sont perçues. En conséquence, cela influence leur possibilité de participer pleinement et efficacement à la vie publique.

Le manque d'inclusion dans les médias est l'une des raisons de la généralisation des stéréotypes de genre. Les récentes conclusions du 2020 Global Media Monitoring Project montrent que les médias d'actualité sont loin d'être un espace inclusif pour les femmes, par exemple. L'étude a révélé que les femmes ne sont des sujets ou des sources que dans 26 % des reportages, et que seuls 31 % des experts consultés pour les sujets télévisés sur le COVID-19 étaient des femmes.

Pour discuter des solutions possibles pour contrer les stéréotypes sur les femmes et les minorités de genre dans la couverture médiatique, NGO CSW65, le volet "société civile" de la Commission des Nations Unies sur le statut de la femme, a organisé une table ronde, animée par Joyce Barnathan, la présidente de l'ICFJ. Les intervenants y ont interrogé le rôle des médias dans l'atténuation des stéréotypes de genre, et se sont demandés si les cadres réglementaires pouvaient contrer leur prévalence dans les médias.

 

 

Les intervenants étaient Chiara Adamo, responsable des thématiques Egalité des sexes, Droits humains et Gouvernance démocratique à la Commission européenne, Motunrayo Alaka, fondatrice du Wole Soyinka Centre for Investigative Journalism au Nigeria, Brian Pellot, directeur fondateur de Taboom Media, la sénatrice colombienne et ancienne commandante des FARC Victoria Sandino, et Melanie Tobal, fondatrice de Publicitarias.org.

La discussion était organisée conjointement par CFI, Fondation Hirondelle, Free Press Unlimited, Global Forum for Media Development, International Media Support et SembraMedia.

Voici quelques éléments-clefs à retenir.

Se former

Selon les intervenants, l'éducation est l'approche la plus efficace pour lutter contre les stéréotypes liés au genre dans les médias. L'objectif est de former les rédactions afin que les journalistes puissent se débarrasser consciemment de leurs propres préjugés. "Souvent, les médias se lancent dans des reportages pour être les premiers sur le coup et n'ont pas le temps de s'imprégner des nuances d'un sujet", raconte Mme Alaka.

Les programmes de formation doivent commencer par les bases, explique Mme Tobal, car beaucoup de gens ne comprennent même pas ce que sont les stéréotypes de genre. De nombreux journalistes pensent que prendre en compte le genre lors de la production d'un sujet et essayer activement de lutter contre les stéréotypes qui s'y rattachent est quelque chose qu'ils peuvent maîtriser rapidement, ajoute-t-elle. "Ils veulent des solutions magiques, comme une liste de conseils à suivre, un atelier rapide, ou une petite sensibilisation", dit-elle. "Mais ces problèmes sont très complexes."

Taboom Media, où travaille M. Pellot, cherche à améliorer la couverture médiatique des droits des personnes LGBTQI+. Sans formation, ces sujets sont souvent mal compris, et le manque d'éducation sur les questions LGBTQI+ peut conduire à renforcer davantage les stéréotypes de genre. Ainsi, M. Pellot et son équipe forment les journalistes aux concepts tels que le consentement éclairé et l'anonymat car ils sont particulièrement pertinents pour les personnes LGBTQI+.

"Tout le monde a rencontré une femme dans sa vie et connaît des femmes. Mais il n'en va pas forcément de même pour les minorités sexuelles et de genre", explique M. Pellot. La formation des rédactions à la couverture des personnes LGBTQI+ est donc axée sur l'apprentissage de la terminologie de base et l'élargissement de la définition du genre.

[Lire aussi : Les femmes, grandes absentes de la couverture médiatique du COVID-19]

Mettre en place des programmes d'incitation

Les rédactions et les journalistes sont souvent peu incités à modifier la manière dont ils intègrent les perspectives de genre dans leurs reportages. Les intervenants ont convenu que ces initiatives doivent venir des dirigeants.

Si les activistes et les organisations parviennent à faire comprendre qu'une meilleure couverture des femmes et des minorités de genre est essentielle pour la pérennité du secteur, davantage de rédactions chercheront à se former et à motiver leur personnel à faire de même. Comme l'a souligné Mme Barnathan, si un média exclut 50 % de son public, il aura du mal à survivre longtemps.

Mme Adamo a exhorté les financeurs des médias à se servir de leur pouvoir pour exiger des changements. Par exemple, la Commission européenne, dont elle fait partie, gère le Creative Europe Media Program pour soutenir le développement, la promotion et la distribution des œuvres médiatiques européennes. "Au cours des sept prochaines années, nous veillerons à ce que ceux qui sollicitent des fonds auprès de ce programme s'engagent à respecter l'égalité des sexes dans leurs stratégies d'entreprise", affirme-t-elle.

Changer la réglementation

La réglementation est un débat complexe et délicat, a déclaré Mme Adamo. Les régulateurs doivent s'assurer que les différents droits humains en jeu n'entrent pas en conflit. Par exemple, la réglementation ne doit pas réduire indûment la liberté d'expression au nom de la protection de l'égalité de genre.

Il y a des façons de procéder qui fonctionnent, selon elle. En 2018, la Commission européenne a introduit une directive sur les médias audiovisuels interdisant aux actualités diffusées par des médias audiovisuels de contenir des contenus incitant à la haine ou à la violence pour des raisons de race, d'ethnie, de sexe ou d'orientation sexuelle, par exemple.

"Les conflits exacerbent les stéréotypes qui conduisent à des violences contre les femmes et les minorités", déclare Mme Sandino. La sénatrice colombienne a expliqué que les réglementations ne sont pas créées pour entraver la liberté de la presse, mais pour mettre en place un cadre éthique inclusif. Elle a loué la mise en place de quotas de femmes dans les rédactions, ajoutant qu'un pourcentage minimum de femmes devrait également être exigé pour les postes de direction.

Les réglementations sont nécessaires, mais elles constituent un long chemin vers le changement, soutient Mme Alaka. Ces efforts doivent toujours être complétés par des initiatives locales, indépendantes et immédiates, telles que la formation.

Mme Tobal, qui est basée en Argentine, a suggéré que le pays serait en mesure de faire le lien entre la réglementation et la formation s'il étendait aux médias une loi en vigueur qui exige une formation sur la perspective de genre, la diversité et la violence pour les fonctionnaires.

Avoir des dirigeants exemplaires

Mme Sandino considère que la propriété des médias est une facette essentielle de la lutte pour le changement. "En Colombie, il n'y a pas de femme propriétaire de médias. Tous les conglomérats sont dirigés par des hommes. Nous avons besoin de [femmes en charge] de la gestion de l'information, du langage, de l'élimination des stéréotypes et de la création d'un espace pour les femmes", affirme-t-elle.

D'autres intervenants ont fait remarquer que les femmes qui occupent des postes à responsabilité doivent également être outillées pour favoriser des changements positifs. "L'important n'est pas seulement de faire entrer plus de femmes dans ces espaces de décision, mais que les femmes qui y entrent aient une bonne compréhension de ce qu'elles vont y faire une fois en place, qu'elles aient conscience du pouvoir qu'elles ont et de ce qu'elles vont changer", souligne Mme Alaka. "Elles vont programmer d'une manière différente, elles vont encadrer d'une manière différente, elles vont recruter d'une manière différente. Leur mandat devient différent dès lors qu'elles comprennent tout cela."

Diversifier ses sources

Les intervenants se sont accordés sur la nécessité de diversifier ses sources et de citer davantage de femmes expertes sur tous les sujets. Souvent, les journalistes consultent les mêmes sources à plusieurs reprises, par commodité. Cependant, les médias peuvent aider à transformer des sources féminines qui ne sont généralement pas consultées en expertes de premier plan dans leur domaine ou les solliciter pour des reportages spécifiques, remarque Mme Alaka.

[Lire aussi : Améliorer la représentation des femmes dans l'actualité, un enjeu à relever]

 

"Les médias peuvent créer des vedettes de l'actualité", explique-t-elle. En ajoutant des femmes expertes à leurs listes de sources, les journalistes peuvent contribuer à changer la perception des femmes dans la société.

La réduction des stéréotypes sexistes dans les médias n'aidera pas seulement à produire de meilleurs reportages. Elle aura aussi un rayonnement sur le reste de la société. "L'avantage des médias, c'est qu'il ne s'occupent pas seulement d'eux-mêmes. Ils peuvent également influencer le reste de la société, et c'est pourquoi il est important qu'ils aient la bonne posture. Nous pourrons ainsi aider le reste de la société", conclut Mme Alaka.


Héloïse Hakimi Le Grand est chargée de communication au sein de l'ICFJ.

Photo par Alexander Suhorucov de Pexels.