Les dessous de l’"Ebola Business" révélés par la journaliste d’enquête Mélanie Gouby

作者 Milo Milfort
Dec 11, 2020 发表在 Journalisme d'investigation
Photo : Alexis Huguet pour Les Jours

Une journaliste d’investigation a révélé les dessous de "l’Ebola Business", en l’occurrence comment l’argent chargé de financer les interventions contre l’expansion de la dixième épidémie d'Ebola au Nord-Kivu en République Démocratique du Congo (RDC) a été à la base de tous les maux, dont l’assassinat crapuleux le 19 avril 2019 d’un médecin très impliqué dans la lutte contre la maladie.

Mélanie Gouby est son nom. A la fois productrice et réalisatrice de documentaires, le travail de Mme Gouby se concentre sur les causes systémiques de la violence et des conflits, ainsi que leurs impacts sur les droits de l'homme, le développement et l'environnement. Cela fait une décennie maintenant qu’elle couvre la République Démocratique du Congo (RDC), où elle a vécu pendant trois ans, de 2011 à 2014, pendant lesquels elle a couvert la rébellion du M23 (entre autres) comme correspondante d'Associated Press (AP). 

La journaliste multiprimée (dont une enquête qu’elle a réalisée sur les activités illégales d'une compagnie pétrolière britannique dans le parc national des Virunga pour le documentaire Virunga (Netflix)) a été nominée pour l'Oscar du meilleur film documentaire en 2015. Elle a accepté de se confier sur l’envers du décor entourant la réalisation de son enquête Scène de crime : Ebola déclinée en une série de sept articles. Mais aussi, la lauréate d'un prix Peabody et du Pont-Columbia pour "outstanding journalism", ainsi que d'un prix One World Media pour "Corruption Reporting", nous a conté l’actualité de l’enquête et les événements qui se sont succédé depuis.

IJNET : D’où vient l’idée de faire une telle enquête ?

Mélanie Gouby : Scène de Crime: Ebola est une enquête à la fois sur le meurtre du docteur camerounais Richard Mouzoko, et sur la "Riposte" contre Ebola. Ce qui a motivé mon enquête dès le départ, était de comprendre pourquoi les communautés de la région de Beni et Butembo au Nord Kivu ont été très méfiantes, voir défiantes, vis-à-vis de cette réponse à l'épidémie, et qu'est-ce qui a entraîné la violence qui a entouré cette réponse, dont le meurtre du docteur Mouzoko est l'un des faits marquants.

Il y a eu une couverture de la situation par les médias internationaux qui a été très "anglée" : on a beaucoup parlé de "Ebola in a war zone", on s'est focalisé sur les groupes armés un peu à la sauce film d'action, et il y a eu des mots très violents envers les communautés locales, des journalistes n'ont pas hésité à les qualifier d'"ignorantes", voire de "primitives" et "gangrénées". Cela fait 10 ans que je couvre la région et ces clichés je les ai vus et revus, ils ne traduisent pas la réalité. Quand j'ai appelé mes sources sur place, ce qu'ils m'ont dépeint était très différent. 

Résumez-nous en quelques mots les découvertes/révélations faites dans les sept épisodes de l’enquête Scène de crime : Ebola ?

Premièrement, il y a l'aspect médical et humain. La Riposte (nom de la campagne de lutte contre l’épidémie) a été extrêmement brutale, avec les patients qui ont parfois été emmenés de force aux Centres de Traitement Ebola (CTE), contre leur gré, ce qui est contraire à l'éthique médicale. Ensuite dans les CTE les malades étaient très isolés, et mourraient seuls. Quand j'ai mené mon enquête cela paraissait anodin à beaucoup de personnel de la Riposte, or aujourd'hui avec le COVID-19 nous vivons des situations similaires et la brutalité de ces décès sans que la famille ne puisse voir la personne en fin de vie est reconnue comme un grand traumatisme. Pendant toute une période, les personnes décédées étaient même enterrées sans la présence de leur famille. Ces traitements inhumains ont naturellement révolté la population. 

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La Riposte, chapeautée par le gouvernement, a par ailleurs été instrumentalisée et politisée par le pouvoir. Dans un contexte électoral tendu, le coordinateur était lui-même candidat à la députation nationale pour le parti du président Joseph Kabila et a été accusé d'utiliser les fonds de la Riposte pour promouvoir son parti. La commission électorale qui n'a aucune compétence en la matière a unilatéralement annulé le vote dans la région de Beni et Butembo (acquise à l'opposition) en prenant l'épidémie pour prétexte.

Finalement, la corruption, le détournement de l'argent pour la Riposte, ont été pratiqués à grande échelle, au vu et su de tous. C'est ce que la population a surnommé l'"Ebola Business". Il y a eu des pratiques tenant du racket, des chefs qui prenaient des "commissions" sur les salaires de leurs subalternes par exemple, ou de l'abus de pouvoir, mais aussi des détournements d'argent importants, par exemple un projet devant apporter un appui logistique et financier aux structures de santé locales et dont l'argent n'a jamais été déboursé aux cliniques concernées. 

C'est le projet dont faisait partie le docteur Jean-Paul Mundama, qui est accusé par la justice congolaise d'être l'un des commanditaires de l'assassinat du docteur Mouzoko. Mundama dit lui dit que de fortes pressions ont été exercées par ses collègues pour qu'il facilite le détournement de l'argent de ce projet, et que c'est son refus qui lui vaut ainsi d'être accusé. 

Finalement, ces deux éléments – le rapport de force avec la population et la corruption – se sont combinés en un cercle vicieux créé par le gouvernement que l'inexpérience opérationnelle de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a alimenté. Avec pour prétexte le contexte sécuritaire (les massacres commis entre autres par les ADF (Allied Democratic Forces – Les Forces démocratiques alliées), un groupe armé d'origine ougandaise qui en deux ans n'attaqueront jamais la Riposte), le gouvernement a réussi à imposer l'utilisation d'escortes armées, ce qui est contraire aux normes humanitaires de neutralité. L'armée congolaise est elle-même responsable de massacres et de violations des droits de l'homme. L'armée, la police, et même les services de renseignements ont ainsi été payés par l'OMS à la hauteur de 600 000 dollars par mois. Des sommes suffisamment conséquentes pour créer de faux incidents et ainsi garantir que les paiements continuent, comme me l'ont confirmé plusieurs sources.

Plus grave encore, certains responsables de la Riposte ont établi des contacts avec des groupes armés qu'ils ont payés pour acheter leur coopération, ce qui est totalement illégal. Ce sont des éléments de ses groupes armés qui ont assassiné le docteur Mouzoko selon toute vraisemblance parce qu'il dénonçait les pratiques illégales de ses collègues. 

Une enquête d’une telle envergure a duré combien de temps, a nécessité quel budget et quelles ont été vos autres ressources à part vous, votre chauffeur de moto et Nehemy Rwagatore ?

Je me suis rendue deux fois dans la région, grâce à une bourse de l'European Journalism Centre. La première fois j'ai enquêté sur la situation en général, j'avais déjà en tête l'histoire du meurtre mais ce n'était pas mon focus. Au retour, j'ai proposé le sujet au site Les Jours qui publie des enquêtes sous forme de séries, et nous sommes partis sur l'idée de raconter l'enquête à travers le meurtre du docteur Mouzoko, ce qui représentait un défi narratif et journalistique supplémentaire pour moi. Je suis retournée sur le terrain pour continuer mon enquête. En tout, entre mes recherches préliminaires, l'obtention de la bourse, l'enquête et jusqu'à la publication, il aura fallu plus d'un an. Mais ce n'était bien sûr pas mon seul projet. 

Comment est-ce que vous aviez procédé ? Quelles ont été les différentes étapes ? Quelles sont les techniques ?

C'est simple, j'ai interviewé près de 150 personnes. Ma technique c'est le terrain et l'écoute. J'ai écouté les gens qui m'ont parlé d'Ebola Business et de violence d'Etat quand j'ai commencé à m'intéresser à la situation en 2019, et je les ai crus. Ensuite j'ai interviewé toutes les couches de la société, des mamans aux dirigeants, en passant par les personnels de l'OMS, MSF (Médecins Sans Frontières), de la MONUSCO (Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la Stabilisation en RD Congo), etc. J'ai contacté des journalistes locaux, pas pour qu'ils fixent pour moi, mais pour qu'on travaille ensemble, qu'ils me disent ce qu'il se passe réellement, et ensuite j'ai déroulé les fils, porte à porte. 

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Quels ont été les différents défis, difficultés et obstacles rencontrés dans la réalisation d’une telle enquête ? 

Pour moi, il n'y avait pas de risque d'attaque de milices. Il faut juste savoir où l'on met les pieds et la zone est loin d'être aussi dangereuse qu'elle ne le semble. Il faut parler aux gens. Quand les intentions sont claires et qu'on procède avec respect, il y a peu de chance qu'il y ait un problème. Mon plus grand défi dans cette enquête, cela a été le manque de collaboration de l'OMS. Je n'ai reçu aucune réponse sur les allégations graves de paiements aux groupes armés par exemple. J'ai eu l'impression parfois d'avoir affaire à une corporation, pas à une agence de l'Organisation des Nations Unies (ONU). Il y a des documents et des réponses que je n'ai pas pu obtenir. 

Quel a été l’impact et la réaction des concernés locaux après la publication des sept épisodes de l’enquête ?

Je sais que la série a beaucoup circulé sur les réseaux, notamment dans les groupes WhatsApp très populaires dans la région. C'est ma plus grande satisfaction dans ce projet, les retours que j'ai pu avoir de nombreux Congolais qui se sentent reconnus. Et puis la famille du docteur Mouzoko m'a aussi contactée. Grâce à cette enquête, ils ont pu avoir des éléments de réponse sur les circonstances de la mort de Richard Mouzoko, qui ne leur avaient pas été fournis. 

Quel a été la réaction de la "communauté humanitaire" à la suite de la publication de l’enquête – puisqu'entre autres, vous avez découvert un "Ebola business", rétrocommissions, abus et exploitations sexuelles des femmes voire collaborations entre "La Riposte" et milices ?

Beaucoup de contacts dans la communauté humanitaire m'ont dit être soulagés que ces faits aient été exposés car cela leur permet de pouvoir parler plus librement et d'avoir des arguments pour demander que ces questions soient prises au sérieux par leurs supérieurs. Ces problèmes ne sont pas limités à la Riposte au Nord Kivu, même si l'inexpérience de l'OMS a clairement été un facteur aggravant, ils se retrouvent dans de nombreuses opérations humanitaires, certainement en RDC. 

Qu’advient-il actuellement des auteurs présumés de l’assassinat du docteur Richard Mouzoko – puisque parmi les auteurs supposés, l’un en fuite et l’autre mort ?

Dans le cas des docteurs Jean-Paul Witende Mundama et Ezechiel Mumbere Karasaba, il n'y a aucune preuve tangible, mes recherches tendent à montrer qu'ils sont des boucs émissaires. Quoi qu'il en soit, sur la vingtaine de personnes arrêtées – des miliciens, indics des renseignements et petits criminels – une bonne partie s'est évadée il y a quelques semaines lors d'une attaque menée (selon les autorités) par les ADF. Cela fait un an et demi que l'auditorat militaire a fini son enquête et procédé aux arrestations et, sous pression d'un groupe d'activistes, une audience devait avoir lieu en octobre. De nombreuses personnes soupçonnent que l'évasion a été orchestrée par les forces de sécurité congolaises. 

Pour terminer, que conseilleriez-vous à un jeune journaliste souhaitant faire du journalisme d'investigation ?

De toujours prendre le temps d'écouter et au moins de considérer le point de vue des gens, même les moins éduqués. Surtout les moins éduqués en fait. Ils en savent tellement plus que vous par la simple vertu qu'ils habitent cet endroit que vous ne faites que visiter. 


Propos recueillis par Milo Milfort, journaliste d’investigation chez Enquet’Action en Haïti. Pour lire la série de la journaliste d’investigation Mélanie Gouby, rendez-vous sur https://lesjours.fr/obsessions/ebola/ 


Photo : Alexis Huguet pour Les Jours