Haïti : photojournaliste, un métier précaire

作者 Peterson Chery
Apr 22, 2021 发表在 Divers
Un homme prend une photo, noir et blanc

En Haïti, la pratique du photojournalisme est aujourd'hui confrontée à l'hostilité des uns et à l'incompréhension des autres, ces professionnels, armés de courage et de passion, minimisent toutes les menaces pour informer le public, même au péril de leur vie.

Le 14 mars 2018, le photojournaliste Vladjimir Legagneur est porté disparu alors qu'il était en reportage de terrain à Grand Ravine, l'un des quartiers les plus dangereux de Port-au-Prince, capitale d'Haïti. Depuis, sa famille, ses collaborateurs immédiats attendent désespérément son retour. Toute la corporation attend elle aussi que lumière soit faite sur ce cas qui vient encore allonger la liste des journalistes victimes. 

Dans l’intervalle, quel traitement reçoit un photojournaliste en Haïti ? Est-il dangereux de pratiquer ce métier ? Coup de projecteur sur la pratique du métier de photojournaliste en Haïti. 

Un métier convoité par les jeunes

La disparition du photojournaliste Vladjimir Legagneur a levé le voile sur les difficultés auxquelles sont confrontés ceux qui ont fait le choix de rapporter les faits à travers des images. Cet événement est loin de casser l’élan, la volonté et la passion de ceux qui souhaitent montrer ce que les plumes ne peuvent exprimer.

Dieu Nalio Chéry, photojournaliste en Haïti, représente l’agence américaine Associated Press depuis les années 2010. Pour ce finaliste du priz Pulitzer, le photojournalisme est vivant et reste debout en Haïti en dépit, dit-il, de ces dernières vagues. 

"Le métier n’a jamais été autant convoité par des jeunes, il est mis en valeur et l’international nous voit autrement et exprime beaucoup plus de confiance envers nous… Autrefois, l’extérieur voulait embaucher un photojournaliste étranger, aujourd’hui nous avons appris et nous sommes en mesure de capturer des clichés qui n'ont rien à envier à une production d’un journaliste étranger", affirme Dieu Nalio Chéry, celui qui se donne pour mission de redorer le blason du métier du photojournalisme en Haïti. 

"Le nombre de jeunes désireux de devenir photojournaliste est le signe qui prouve que le métier est en bonne santé, c’est vrai que la profession mérite d’être peaufinée et valorisée, mais on est ici sur la bonne voie", affirme pour sa part Edris Fortuné, photojournaliste indépendant qui appelle ses confrères à pratiquer un photojournalisme avec un regard militant. 

"A travers mes projets, je me porte comme étendard de cette société, je pratique un photojournalisme qui met en lumière les revendications des couches défavorisées, je projette des images qui racontent le quotidien des gens avec une portée sur les conditions sociologiques des gens et c’est la raison pour laquelle je mets ma caméra au service des déshérités et de ceux qui sont considérés comme des oubliés de la société, car à mon avis le photojournaliste étant à la fois citoyen et professionnel doit observer mais aussi dénoncer les injustices sociales."

Le photojournalisme en Haïti rongé par la précarité

La photographie a été longtemps considérée comme une profession de seconde zone, passe-temps pour des jeunes lésés et frustrés… le photojournalisme a essuyé autant de discrimination pendant plusieurs décennies. Avec un seul quotidien disponible au pays, des photojournalistes qualifiés se voient obligés de se tourner vers d’autres cieux beaucoup plus cléments dans l’objectif de gagner leur vie. 

"Nous ne sommes pas en mesure de parler de photojournalistes salariés parce qu’il n’y a qu’un seul quotidien ici en Haïti et rares sont les agences en ligne qui recrutent des professionnels du métier", concède, Dieu Nalio Chéry, photojournaliste avec une longue carrière dans la couverture de reportages en zone de conflits. 

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Les indépendants ont du mal à obtenir des contrats rémunérateurs de leurs clients qui sont souvent des institutions étrangères. Seuls les correspondants de médias internationaux arrivent à s’en sortir plus ou moins bien en vendant une photo au prix moyen de 50 dollars américains.

Un travail trop peu rémunérateur

Dans la plupart des cas, les clichés pris par des journalistes indépendants haïtiens sont vendus à 200 gourdes (soit 3 dollars américains), une pitance qui est loin de permettre à un professionnel de joindre les deux bouts, encore moins de gagner sa vie. 

"Le photojournalisme est traité en parent pauvre, nos images font souvent l’objet de vol et de piratages de la part des agences qui refusent de rémunérer des professionnels compétents, nous plaidons à longueur de journée pour le respect de la protection et la préservation de nos œuvres", rapporte Edris Fortuné, fondateur d’une association de photojournalistes dénommée 50 millimètres, qui lutte pour une pratique du photojournalisme beaucoup plus régularisée, plus esthétique mais aussi pour porter le débat du respect du travail de ces professionnels.

Répression

Entre fin 2019 et début 2020, les journalistes haïtiens ont été la cible de plusieurs policiers alors qu’ils assuraient la couverture de mouvements revendicatifs dans la plupart des cas dans des zones de conflits entre gangs rivaux.

Plusieurs journalistes ont été "bastonnés", des matériels logistiques de plusieurs stations de radio et de télévisions ont subi des dommages importants de la part de ceux qui sont considérés comme des gardiens de la paix.

Les journalistes témoins des faits sont souvent contraints d’éteindre leur caméra. 

"Après 11 ans de terrain comme correspondant d’Associated Press en Haïti, j’encourage les photojournalistes, les jeunes notamment, à agir avec tact et astuce dans les zones de conflits, il n’y a pas une formule toute faite mais il faut avoir le réflexe de protéger sa vie car le journaliste que je suis doit être vivant pour rapporter les faits. Sans protection, travailler dans les milieux hostiles c’est se porter à la boucherie", affirme celui qui a été plusieurs fois victime dans des manifestations violentes et des mouvements dit "Peyi Lòk" (Pays paralysés en français).

Des protections 

Dieu Nalio Chéry recommande à ses confrères de toujours porter un gilet pare-balle, un casque, un masque à gaz. Travailler dans des zones de conflits implique qu’on soit en mesure de connaître les bruits de balles pour avoir une idée des armes utilisées et savoir comment se protéger. Qu’il s’agisse d’une grande guerre ou d’une manifestation à Port-au-Prince, il faut toujours se montrer prudent et astucieux pour faire son travail et sortir vivant. 

"La caméra est un outil de réveil de la conscience populaire", affirme Edris Fortuné. Pour lui, les ennemis de la démocratie tentent à plusieurs reprises de museler les photojournalistes et les empêchent de capturer des images qui pourraient réveiller les consciences et attirer l’attention des autorités étatiques.

Le photojournalisme en Haïti fonctionne sur un terrain assez fragile. La société ne s’approprie pas encore du travail du photojournaliste mais la lutte pour la valorisation du métier a déjà atteint son paroxysme.

"L’avenir de la profession du photojournalisme reste encore très sombre, je m’en souviens encore à chaque reportage de mon camarade de terrain Vladjimir Legagneur porté disparu, je pourrais être comme lui disparu, je suis inquiet moi aussi pour ma vie. 2020 a été difficile pour les confrères journalistes et photojournalistes [...]", déplore Jeanty Junior Augustin, photojournaliste lauréat du prix Philippe Chaffanjon en 2015. 

Qui protège le photojournalisme haïtien ?

Pas de commission, des associations de photojournalistes sont peu nombreuses. Qui défend les photojournalistes ? Qui préserve les droits de ceux qui sont appelés à rapporter les faits à la loupe de leur projection et de leur lentille ? Ces interrogations tourmentent les esprits de nombreux photojournalistes que nous avons rencontrés dans le cadre de ce reportage. 

"J’ai des images glaçantes que j’ai captées, d'actes criminels, de violences sanguinaires, ce sont là des faits que je n’oserai jamais publier, sous peine de coûter à ma vie, qui plus est j’exerce un métier dans un pays où la liberté de la presse est à haut risque et l’Etat de droit n’est pas garanti. A maintes reprises, j'ai subi des menaces pour avoir photographié un policier qui bastonnait un manifestant, un bandit qui attaquait un passant… Ce sont les aléas et les risques du métier, je l’accepte, mais nous autres comme photojournalistes nous sommes en droit de mériter la protection de nos institutions républicaines", affirme Dieu Nalio Chéry avec un ton laconique. 

Le photojournaliste s’en remet au fameux proverbe haïtien "Bon Dieu bon". Il n'y a pas un procès en cours. La liste de journalistes, de photojournalistes victimes et tués dans l’exercice de leur profession est encore longue. L’impunité contre des journalistes assassinés élit son domicile sur tout le territoire.

"Parfois, avant de partir en reportage, le journaliste prie et remet sa journée entre les mains de Dieu, d’autres invoquent les divinités tutélaires pour assurer leur protection notamment dans les zones de conflits", témoigne Edris Fortuné, journaliste indépendant. 

Les téléphones intelligents concurrencent-ils le photojournalisme ?

Avec l’avènement des réseaux sociaux et les téléphones intelligents qui sont en vogue ces dernières années, l’information va plus vite, est plus ciblée, et la consommation de l’information devient de plus en plus individualiste, sur mesure.

Le Kolektif 2 Dimansyon (K2D), qui réunit des journalistes, graphistes haïtiens fait remarquer que les téléphones intelligents viennent transformer mais aussi renforcer le travail du photojournaliste. 

"Les téléphones intelligents pourraient toutefois complexifier tout simplement le travail des photojournalistes avec l’arrivée des Infox mais parfois y a des citoyens qui capturent des images intéressantes dans la mesure où le photojournaliste ne peut être à la fois sur toutes les terrains, il nous faut tout simplement des photojournalistes beaucoup plus avant-gardistes mais aussi des citoyens beaucoup plus responsables qui publient des images vérifiées et vérifiables dans l’objectif de ne pas fragiliser le travail des photojournalistes", indique Jeanty Junior Augustin, l’un des membres fondateurs du Kolektif K2D. 

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C’est certain que la circulation massive d’images sur les réseaux sociaux et l’accès aux téléphones intelligents font perdre du terrain au photojournalisme. Toutefois, les médias crédibles ne peuvent pas suivre ce courant aveuglément. Il est toujours plus sûr d’avoir un professionnel expérimenté et bien équipé sur place pour couvrir convenablement les événements.

Le Réseau National des Médias en ligne (RENAMEL) reconnaît que les téléphones intelligents ont aidé à vulgariser l’information. Cependant ces smartphones mal utilisés par certains citoyens tendent à fragiliser le travail du photojournaliste.  

Les photojournalistes éprouvent des difficultés à capturer des images dans les zones réputées dangereuses, bon nombre d’entre eux ont quitté leur peau, regrette l’un des responsables du Réseau National des Médias en Lignes (RENAMEL).

Jean Junior Latis appelle la société à coopérer avec les journalistes et du coup les autorités à promouvoir de nouvelles politiques publiques garantissant la liberté des photojournalistes et l’accès à l’information sans contrainte ni traitement de faveur. 

L’environnement de travail du photojournaliste demeure dangereux et précaire en Haïti. De surcroît, les journalistes sont toujours victimes d’un cruel manque de ressources financières et l’accès a l’information reste utopique. Les intimidations, les agressions se sont multipliées en 2020 lors des manifestations anti-gouvernementales.

Etre journaliste en Haïti, c'est à la fois avoir une motivation sans précédente, un sacerdoce, une passion en or et un mental d’acier pour s’informer et rester en vie pour rapporter les faits. 


Peterson Chery est journaliste en Haïti. Il est lauréat du Prix Philippe Chaffanjon.

Photo sous licence CC fikry anshor via Unsplash