Comment devenir correspondant à l'étranger ?

porAyi Renaud Dossavi
Jan 29, 2021 em Etre freelance
Des caméras

Discipline, terrain et curiosité. Le travail de correspondant représente une catégorie particulière du métier de journaliste. Ses exigences diffèrent de l'actualité classique, du journalisme d'investigation, ou encore de l’envoyé spécial, mais, en un sens et au besoin, les cumulent souvent.

Sa pratique amène souvent le journaliste loin de ses terres, pour informer sur d’autres horizons, dans son pays d'accueil ou aux alentours.

C’est également un métier exigeant, où l'on est vite confronté à des défis, comme la solitude et l’isolement, loin de chez soi, à la nécessité de créer son réseau dans un monde qui n’est pas le sien, et qui ne nous accepte pas forcément à bras ouverts, à devoir surmonter la réticence et la suspicion de ses interlocuteurs, faire avec ou malgré les “étiquettes” que portent les médias que l’on représente. 

 

Souvent, il faut multiplier les rentrées d’argent et les sources de revenus, en étendant ses compétences, travailler pour plusieurs employeurs...apprendre et grandir, pour une seule mission : informer, toujours.

Cette fonction aussi fascinante que pleine d'interrogations et de challenges, le Forum de reportage sur la crise sanitaire mondiale, réunissant des journalistes francophones de différents horizons, l’a abordé avec Marie Naudascher, dans le cadre de ses rencontres en ligne hebdomadaires, le 21 janvier dernier.

L’experte invitée est journaliste, correspondante au Brésil depuis 12 ans. Elle travaille pour le quotidien La Croix, la radio Europe 1 et la Deutsche Welle en français. Elle est également enseignante à l’université Sciences Po (à partir de cette année), autrice des livres de reportages Les Brésiliens et co-auteure de l'ouvrage Génération Favelas aux éditions Ateliers HD.

Observer...et dire ce que l’on voit

La première règle d’or, c’est d’observer. Être correspondant, ce n'est pas "juste de lire ce qu'il y a dans la presse locale et de le traduire", prévient-elle.

En effet, le regard proposé doit être différent des acteurs locaux. Il faut avoir à l’esprit son public cible, et orienter ses sujets à cet effet. Ce n’est pas du simple travail de “traduction”.

“Nous sommes des orfèvres, parce que tout ce qu'on propose est inspiré de ce qu'on lit, mais surtout de ce qu'on vit". Le correspondant apporte donc cette touche particulière à son information, ce regard  – qui est celui de “l’expatrié”  – dans le pays couvert, ou, inversement, celui de l’autochtone, qui s’adresse à une cible bien spécifique.

Pour informer, ce dernier accompagne le territoire qu’il couvre, dans ses pulsations propres, dans ses convulsions comme ses rythmes naturels, et tout ceci "teinte" le message qu’il véhicule à son public.

“On vit dans le pays, on l'observe, on le sent. Il y a  des moments d'euphorie, il y a des moments d'élections, de divisions, on le sent dans notre quotidien". 

De façon encore plus particulière, l’espace géographique, même à petite échelle, influe sur la couverture médiatique. Ainsi, on ne couvre pas le pays de la même façon, selon que l’on soit dans une capitale, ou dans une autre ville, ou un hameau.

[Lire aussi : Les joies et les peines du métier de correspondant à l'étranger]

 

D’autant que, si l’on jouit de l’avantage, souvent rare, de choisir son pays de reportage, il faut composer avec le fait que l'actualité de ce dit pays ne va pas toujours susciter l'intérêt.

“Il arrive souvent que l'endroit où l'on est basé intéresse beaucoup nos médias, et d'autre fois moins, il y a donc un exercice d'équilibriste à faire, pour trouver la voie”, explique-t-elle notamment à cet égard. 

Savoir proposer...et susciter l’intérêt

“Il faut savoir exactement ce qui va surprendre et ce qui est différent”, explique, tout de go, Mme Naudascher.

Dans la continuité de ce qui était dit plus tôt, pour le correspondant, tout est affaire de regard et d’intérêt. Il lui faut donc se poser la question : "Qu'est ce qui est différent dans le pays que je couvre, et qu'est ce qui va interpeller mon public?"

Ceci requiert, logiquement, de très bien connaître les deux espaces : le pays que l’on couvre, et le pays pour lequel on envoie les informations. Créer l’intérêt et susciter la curiosité, par l'originalité de l’angle, la différence des pratiques, quand elle est intrigante, ou, inversement, mettre en exergue les similitudes auxquelles on s'attend le moins. 

Pour répondre à ces besoins, le correspondant doit ainsi lire la presse quotidienne, des deux pays, pour savoir quels sont les sujets du moment, exercer son regard, trouver l’angle intéressant.

Raconter...avec précision et clarté 

“Il faut toujours partir du principe que les gens ne connaissent pas le pays dont on parle.” 

Si le correspondant apporte un certain regard au pays qu’il couvre, il doit tout de même garder à l’esprit que son rôle, c’est d'informer des gens qui ne sont pas dans le même pays, qui ne le connaissent pas, et qui ne le découvrent peut-être qu’à travers ses publications.

C’est pourquoi, il se doit de tout expliquer et rendre digeste pour son public, laisser le moins de place possible aux "sous-entendus" et aux non-dits.

“Tout doit être explicite et clair”, souligne l’experte. 

Ce qui demande, par exemple, de définir les expressions idiomatiques, les formules typiques de telle ou telle région. Revenir, par exemple, sur le contexte dans lequel se déroule tel ou tel événement, les grands événements politiques qui ont amené à la situation que l'on couvre à l'instant T, etc...

Se faire payer...à temps

"Notre métier, c'est notre passion, mais c'est aussi ce qui nous permet de vivre...et donc, il faut arriver à se faire payer et à bien organiser la routine de ses finances et de son administration."

Il faut mettre la question de l’argent sur la table. Si cette tâche peut être fastidieuse et rédhibitoire –  surtout pour des esprits créatifs et curieux –  elle n’en est pas moins fondamentale, justement pour avoir les coudées franches, afin de faire son travail dans des conditions optimales.

Ceci peut devenir un vrai défi, concède-t-elle, surtout si l'on a plusieurs clients ou employeurs, mais la chose est nécessaire : “l’argent n’est pas un tabou”. 

La journaliste conseille aux correspondants de demander avec précision quelles sont les conditions de travail, discuter et clarifier les frais en amont, les modes et les échéances de paiement. 

Il s’agit, du reste, de pouvoir dire non, quand le coût du travail n’est pas à votre avantage.

Être heureux… ou faire tout pour

Le journalisme n’est pas un métier comme un autre. C’est une pratique à laquelle il échoit de grandes responsabilités, en ceci qu’il forme l'opinion. 

La discipline demande de la passion. C’est bien de passion qu’il s’agit. Et il faut le garder à l’esprit quand les défis nous assaillent, une fois qu’on a posé ses valises dans un nouvel endroit, sur lequel on est censé produire un discours, et donner de l’information. 

"La première chose qui nous rassemble, c'est que c'est un métier de passion. On l'exerce à l'étranger, pour cette passion du terrain, de l'analyse et du reportage", selon l’experte.

Mais il ne faut pas se laisser submerger par le métier et ses exigences quasi permanentes. Car, en dernière instance, il s’agit également de passion...et de bonheur.

Il faut donc réussir à construire un cadre de travail où, “à la fin de la journée, on est heureux”. 

[Lire aussi : Conseils pour se remettre après avoir travaillé sur des sujets traumatisants]

 

Pour cela, le journaliste peut, par exemple  : se pencher sur un pays qui l’intéresse ou le passionne en amont ; tenir compte de ses propres limites et contraintes ( S’il parle ou non la langue du pays? S’il aime la parler? Qu’est ce que c’est d’être un homme, un femme, avec telle ou telle couleur de peau, dans le pays en question ? A quel point on se met en danger, en couvrant certains endroits du globe) ; connaître donc son contexte, ses défis et ses opportunités. 

Enfin, il est utile de maintenir de bonnes relations avec les confrères locaux, parce que, plus on est nombreux, et plus l'info circule. 

Comment devenir correspondant ? 

Pour Marie Naudascher, la première qualité du correspondant, c'est sa fiabilité. Il s’agit de respecter les délais, faire preuve de sérieux et de régularité.

Être, en somme, un journaliste sur lequel les médias peuvent compter et s’appuyer. Il ne faut jamais croire que son travail n’est pas vu, ou qu’il ne compte pas. Le bon travail suscite toujours la confiance, l’intérêt, et une bonne réputation. Du reste, le fait de connaître l’espace qu’on va couvrir, et d’y habiter. 

Dans la même veine, il faut savoir se connecter à un réseau et un collectif. Connaître les correspondants et journalistes sur le terrain. Connaître et se faire connaître. 

Un concurrent peut très vite devenir un allié, ou celui qui vous proposera pour telle ou telle mission. Les choses évoluent vite, il faut, suggère l’experte, faire preuve de souplesse et de transparence, car les opportunités sont nombreuses et parfois inattendues.

Considérations pratiques : le correspondant à ses débuts

Pour se faire une place comme correspondant, une première étape est de se rapprocher d’un journal qui serait en demande et proposer ses services, ou, suivant son cas, se rapprocher de correspondants étrangers déjà en place dans sa zone, les connaître et commencer par les épauler dans leur travail, pour bâtir et cultiver une relation qui peut ouvrir à ce type de collaborations.

A cet égard, le fait d’être dans une zone avec beaucoup de correspondants peut être un challenge, à cause de la compétition et la saturation. Mais cela peut aussi être un atout, car l'information circule plus, et c'est qu'en général, le pays couvert intéresse. L’experte suggère, quoi qu'il en soit, de se présenter aux acteurs du secteur, encore une fois, et se faire connaître par le réseau et les collègues. Dans cette perspective, avoir un mentor, qui puisse vous guider professionnellement, est un grand atout. 

Mais bien avant, quand il s’agit de se lancer, il faut bien faire la liste de ses prérequis (ses forces et ses faiblesses, par rapport à la zone à couvrir : comme par exemple, les contraintes de visas ou autres difficultés administratives, la facilité à communiquer etc... ). A cet égard, la question financière est, encore une fois indispensable (s’informer sur le loyer, la nourriture, les polices d’assurance, le téléphone, les systèmes de paiement, connaitre le coût de vie moyen).

Le correspondant qui se lance doit savoir de combien d’économies il dispose ( voir si on peut, par exemple, tenir quelques mois sans salaire, parce que les premières rémunérations n'arrivent pas tout de suite). Sachant que les journalistes correspondants ne sont pas toujours bien payés et surtout de façon régulière, un deuxième travail à côté peut aider à avoir plus de marge de manœuvre financière.

Le projet de correspondance se prépare en amont, et peut constituer une prise de risque.


Ayi Renaud Dossavi est écrivain, poète et essayiste togolais, actuellement journaliste économique à l’Agence Ecofin et pour le média Togo First, spécialisés dans les questions d’économie et de gestion publique en Afrique et au Togo. Auteur de cinq ouvrages,  il est lauréat de nombreux prix littéraires et d’écriture dans son pays et à l’international, notamment avec la Banque mondiale et la Banque africaine de développement


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