Médias féminins en Haïti : entre pérennité incertaine et passion d’informer

Sep 16, 2021 em Diversité et inclusion
Des femmes de dos, sur un banc

Pour plusieurs centaines de médias qui existent en Haïti, on ne compte qu’environ trois médias féminins fonctionnant en toute précarité. De 1804 – date de la fondation de cette nation à nos jours, ce pays de la Caraïbe n’aurait même pas connu dans son répertoire 10 médias faits à la fois par des femmes et pour les femmes. Clichés sexistes, absence de régularité dans la production, manque de financements … Où donc le bât blesse ?

Dofen News, Mus’Elles et Gran Jipon sont les trois principaux médias féminins qui existent en Haïti. Chacun essaie de tenir le coup à leur niveau – mais majoritairement, ils dépendent de financements externes.

Mus’Elles publie régulièrement des articles sur la réalité des femmes. Dofen News publie très peu par rapport à son rythme de départ et confie être en phase de structuration de l’équipe. Gran Jipon est en cours de réactivation. En Haïti, les médias féminins constituent des médias dirigés par des femmes et ayant des perspectives sur la réalité des femmes et des filles. 

Mais pourquoi cette carence de médias féminins en Haïti ? Nous sommes allés voir les trois responsables de médias féminins ou féministes qui existent dans ce pays de la Caraïbe. 

Peu de médias féminins

Ce n’est pas une question à laquelle Daniella Jacques, PDG du premier média féminin en ligne en Haïti, Dofen News lancé en avril 2018, a une réponse arrêtée. Critiquant ce paysage médiatique masculinisé qui est subtilement hostile à l'émancipation des femmes, elle assure que : "Très peu de femmes sont conscientes de ce que représente un ‘média féminin’. C’est la logique qu’elles n’ont pas encore saisie. C’est l’impact que cela pourra avoir dans 20 ou 30 ans qu’elles ne mesurent pas encore", estime-t-elle. 

Pendant longtemps, on a dit aux femmes de sourire, d'être belles et de se taire, critique-t-elle. "Elles ne sont donc pas pressées à l'idée de créer des médias capables de servir leur cause, comme espace de pouvoir et de participation. Ce n’est pas sans raison que certains groupes économiques ont développé leurs propres médias. Des groupes religieux ont fait pareil. Des groupes sportifs ont pris la même direction. Mais les femmes se questionnent encore".

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"Selon moi il y a très peu de médias féminins pour la même raison que tout ce qui concerne les femmes est relégué au second plan, parce que les femmes sont laissées-pour-compte. Il y a très peu d’investisseurs. Or un média ne peut pas exister ni fonctionner sans financement", renchérit pour sa part Thara Layna Maruscheka Saint Hilaire, directrice de publication chez Gran Jipon, magazine féministe en ligne lancé en 2020 par des jeunes femmes universitaires et activistes. 

Jeanne-Elsa Chéry est fondatrice et directrice de publication de Mus’Elles, lancé en mai 2019. Elle indique que cette question d’existence de très peu de médias féminins s’explique entre autres par le décalage historique. "Tout dans ce qui a rapport au public, très souvent vous allez voir qu’il y a très peu de femmes. C’est quelque chose d’historiquement conçu – le privé c’est pour les femmes et le public pour les hommes", affirme-t-elle. Donc, cette situation s’explique par une situation plus globale allant au-delà même d’Haïti. 

"Historiquement, les réalités concernant les femmes sont portées par des femmes"

Dans un pays où plus de 52 % de la population sont des femmes, un média féminin est plus qu’important. "Par rapport à la quantité de médias qui existent – on a très peu de médias féminins. Ceci, autant que par rapport à la population du pays, reconnaît Jeanne-Elsa Chéry, féministe et journaliste. Historiquement, les réalités concernant les femmes sont portées par des femmes. D’où l’importance d’un média féminin. Les femmes ont des paroles à dire". 

De son côté, Mme Jacques de Dofen News assure que de manière générale, les médias sont des outils de pouvoir qui permettent à leurs propriétaires et groupes dominants de reproduire et perpétuer leur position de pouvoir. "Avec les médias traditionnels, qui n’ont pas de politique ni de conscience féministe, la situation des femmes ne bénéficiera pas de trop grand soutien ni d’amélioration. Et c’est là, toute l’utilité des médias féminins qui ne se contentent pas d’informer, mais qui offre une perspective féministe de l’information", défend-t-elle.

Mme Saint Hilaire de Gran Jipon abonde dans le même sens. "N’importe où il y a des femmes, un média féminin ne saurait ne pas être important. C’est le fait de se voir représentées et d’avoir des productions qui sont faites spécialement pour nous qui donne toute son importance à ce genre de média", argue-t-elle.

Précarité des médias féminins

En Haïti, les médias à focus de femmes et dirigées par des femmes sont perpétuellement précaires. Une réalité qui vient de loin dans un pays économiquement en crise depuis plus de 35 ans où les médias féminins ne paient pas vraiment, mais offrent majoritairement des gratifications.

À en croire Mme Jacques qui gère Dofen News, c'est l'offre qui n'est pas diversifiée sur le plan national qui nous condamne d'une certaine manière aux oubliettes. Faire bouger les lignes nécessite également des moyens, surtout financiers, rappelle-t-elle. "Pour construire une audience, couvrir des dossiers pertinents, mener des enquêtes, avoir des journalistes professionnels et s’adapter en même temps aux nouvelles évolutions et défis du monde médiatique. Ce n’est pas une mince affaire".

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"Et en plus, les médias féministes, sont des outils idéologiques, dont les actions rentrent dans une perspective féministe de la société. Ce qui fait qu’à première vue, ils vont manquer ou ne pas avoir de publicité. Et sans moyens, c’est difficile, déplore-t-elle.

Quand on a demandé à Mme Saint-Hilaire à quels types de difficultés elle fait face comme responsable de médias féminins – elle répond : "L'argent. L'incompréhension. L'incompréhension engendre aussi le problème d'argent", dit-elle. 

Mus’Elles ne rentre pas dans une logique marchande, insiste pour sa part Mme Chéry, rappelant qu’il fonctionne à partir de financements de bailleurs. "Le journalisme même en Haïti, ce n’est pas quelque chose qui rapporte. En plus, on n’est pas dans une logique marchande. Ce n’est pas motivant pour les rédactrices". 


Milo Milfort est un journaliste haïtien primé plusieurs fois pour son travail. Reporter pour le site indépendant Enquet’Action et correspondant de l’agence espagnole de nouvelles EFE, il a déjà écrit pour IJNet en français. 

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