Voici sur quoi s'appuient ces médias latino-américains pour assurer leur pérennité

par Paola Nalvarte
9 juin 2021 dans Journalisme d'investigation
Carte d'Amérique latine

Grâce au soutien financier et stratégique d'un programme d'accompagnement destiné aux médias numériques en Amérique latine, 10 médias ont réussi à se développer en tant qu'organisations, à créer et renforcer leurs produits, et à accroître leur audience malgré la crise provoquée par la pandémie.

Les six médias qui sont passés à la deuxième phase du programme Velocidad ont discuté de leurs expériences lors du panel "En quête de pérennité : comment accélérer un média numérique en Amérique Latine", dans le cadre du 14e colloque ibéro-américain sur le journalisme numérique, le 1er mai 2021. En raison de la pandémie, et pour la deuxième année consécutive, ce colloque organisé par le Knight Center for Journalism in the Americas de l'Université du Texas à Austin s'est tenu virtuellement.

Le programme Velocidad est géré par ICFJ et SembraMedia, avec le soutien financier de Luminate. En 2019, le programme a sélectionné 10 médias parmi des dizaines de candidats pour les aider à accélérer leurs projets, à perfectionner leurs processus et à renforcer leur modèle économique. Six d'entre eux ont accédé à la deuxième étape du programme.

"Velocidad comporte deux phases. La première a eu lieu l'année dernière entre mars et septembre 2020, et 10 médias ont été sélectionnés à l'issue d'un processus auquel ont participé plus de 350 médias d'Amérique latine", explique Aldana Vales, rédactrice en chef d'IJNet et modératrice du panel.

Au cours de cette première phase, les médias sélectionnés ont généré des revenus de plus de 350 000 dollars US grâce aux projets liés au programme Velocidad. La deuxième phase a débuté en décembre 2020 et s'achèvera en septembre 2021.

 

 

El Surti, du Paraguay, CIPER, du Chili, Ponte Jornalismo, du Brésil, El Pitazo, du Venezuela, Red/Acción et Posta, d'Argentine, bénéficiaires de la deuxième phase de Velocidad, ont affirmé lors de la table ronde être sortis profondément transformés après avoir reçu le soutien financier et les missions de conseil du programme.

Selon Mme Vales, le programme a déterminé que ces médias avaient besoin de soutien dans quatre domaines : la finance, la comptabilité, la gestion administrative et l'engagement des publics.

Diego Dell'Agostino déclare que chez Posta, qu'il a cofondé, grâce au programme, ils ont pu mieux définir les processus et les directives du média, ainsi qu’'à identifier les différentes sources de revenus. "Il s'agit d'être capable de se concentrer non seulement sur le maintien de l'activité, de continuer à s'améliorer sur la base de nouveaux processus et de nouveaux outils, mais aussi de travailler sur l'expansion [régionale]", souligne-t-il.

En 2020, Posta est parvenu à faire doubler le nombre de ses collaborateurs, à quintupler ses revenus et à minimiser le temps des processus de paiement, se félicite M. Dell'Agostino.

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Afin de préciser le contexte, Mme Vales a présenté la double approche de l'accélération au sein de Velocidad : d'une part, le conseil stratégique, et d'autre part, le conseil tactique.

En ce qui concerne le conseil tactique, Fausto Salvadori de Ponte Jornalismo a déclaré qu'ils n'avaient pas de modèle pour assurer leur pérennité, car ils se concentraient principalement sur la partie journalistique. "Ce qui nous a vraiment aidés, c'est de nous regarder, de regarder notre organisation, de comprendre quelles étaient les fonctions que nous avions aujourd'hui et quelles étaient les fonctions ou les capacités qu'il nous faudrait avoir à l'avenir [pour être un projet durable], en plus du côté journalistique", raconte-t-il.

Des décisions ont donc été prises chez Ponte Journalismo, de nouveaux postes avec de nouvelles compétences ont été créés, professionnalisant ainsi leur organisation. "Ce processus de sélection basé sur les fiches de poste nous a également permis de comprendre et d'aborder la diversité sociale et raciale. Nous sommes à présent une organisation beaucoup plus diversifiée du point de vue du genre et de la race, avec des personnes qui sont trans."

Une des propositions faites par El Pitazo dans le cadre du programme Velocidad était la création d'un programme d'abonnement et de fidélité, raconte Yelitza Linares, responsable de la stratégie et du développement pour ce média vénézuélien. "Nous avions déjà commencé à chercher d'autres sources de revenus, parce que nous voulons nous muscler sur ce point pour assurer de plus en plus l'autonomie. Nous avons pensé à ce programme de membres parce que nous voulions le soutien des lecteurs, non seulement financièrement, mais aussi pour nous aider à penser des articles", explique Mme Linares.

Ils ont créé une équipe commerciale composée de profils divers, de nouveaux postes, et réorganisé l'équipe existante. "Nous avons été formés avec les consultants tactiques de Velocidad et maintenant nous avons un responsable éditorial dédié au programme de membres, un coordinateur de monétisation, quelqu'un dédié aux newsletters et un responsable éditorial pour les publics," dit-elle.

Avant la diaspora vénézuélienne, la majeure partie du public d'El Pitazo était au Venezuela, remarque Mme Linares. Aujourd'hui, 40 % d'entre eux lisent le site depuis l'étranger. Le modèle d'abonnement a donc été introduit l'année dernière. Cependant, elle concède que l'un des grands obstacles à surmonter est l'apprentissage technologique, en raison de l'usage limité des plateformes web dans le pays.

"La planification financière a un impact important sur le journalisme que nous faisons", explique Chani Guyot, fondateur et directeur de Red/Acción, à propos de son expérience. La première phase du programme a aidé Red/Acción à renforcer son modèle d'abonnement. Dans la deuxième phase, dit-il, ils souhaitent concentrer leur réflexion sur leur agence de contenu numérique, sans compromettre leur intégrité journalistique.

"Au cours de ces trois années, nous avons mis au point une formule que nous appelons le journalisme humain, qui vise, d'une part, à combattre, disons, l'extrême négativité qui est assez répandue dans l'écosystème, par le biais du journalisme de solutions, et d'autre part, à combattre le modèle de diffusion unilatéral historique par le biais de ce que nous appelons le journalisme participatif, qui transforme notre journalisme en de nombreuses opportunités de conversations avec le public, avec nos membres et d'autres personnes", précise M. Guyot.

Pour assurer leur pérennité, notamment face à la crise de COVID-19 et son impact en Argentine, ils ont créé une agence de contenu. Les résultats à court terme sont très bons, selon M. Guyot, qui a travaillé avec l'agence sur la crise climatique, l'éducation, la santé et les questions de genre, en mettant l'accent sur "toutes les dimensions d'un produit numérique : la technologie, la conception, l'audience et le contenu."

Pour l'équipe de CIPER, comprendre spécifiquement ses forces grâce à Velocidad a été une grande avancée, affirme Claudia Urquieta, responsable éditoriale en charge des publics pour le média chilien.

CIPER a 14 ans, explique Mme Urquieta, et jusqu'en 2019, un homme d'affaires chilien les soutenait comme mécène financier afin qu'ils puissent enquêter de manière indépendante. Lorsque ce financement s'est tari, ils ont dû se réinventer, selon la journaliste.

"Quand nous sommes arrivés à Velocidad, nous avions déjà des membres, mais Velocidad nous a permis d'ouvrir les yeux et de comprendre que ce n'était pas seulement un espace de CIPER parmi d'autres, mais que c'était un espace très important", raconte Mme Urquieta.

"En mars 2020, Velocidad a commencé, et maintenant nous avons 4 200 membres partenaires. Cette année, nous voulons atteindre les 6 000. " Grâce au programme, le CIPER a maintenant une équipe dédiée sur le sujet du modèle économique, et bien que l'objectif soit que l'abonnement soit la principale source de revenus, ils continuent à chercher d'autres alternatives, comme l'organisation d'événements, d'ateliers, entre autres, précise Mme Urquieta.

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Au Paraguay, Velocidad a demandé à El Surti de capitaliser sur ses produits et son identité, indique Jazmín Acuña, cofondatrice et rédactrice en chef du média. Le public cible d'El Surti est constitué de jeunes, pour lesquels ils créent un contenu visuel qui explique des questions complexes. "Le journalisme visuel est une valeur ajoutée", assure Mme Acuña. C'est sur la base de cette valeur qu'ils ont commencé à réfléchir leur modèle.

La stratégie de pérennisation identifiée est la régionalisation.

"C'est ainsi qu'est né Latinográficas, notre programme régional visant à promouvoir le journalisme visuel en Amérique latine. Grâce à Velocidad, nous avons compris que ce que nous faisons peut être utile à d'autres rédactions de la région, que nous devons réfléchir davantage à ce que nous faisons, l'industrialiser, comprendre comment en faire une méthodologie et l'offrir aux autres", explique Mme Acuña.

Ils cherchent à produire de nouvelles éditions de Latinográficas et se projettent avec un programme d'abonnement pour ceux qui sont intéressés par un accès privilégié, du mentorat et un réseau exclusif. "Nous voulons consolider un réseau régional et, pourquoi pas, un réseau mondial", déclare Mme Acuña.


Cet article a initialement été publié par LatAm Journalism Review. Il a été republié sur IJNet avec leur accord.

Photo par delfi de la Rua sur Unsplash.