Nos conseils pour parler de l’hésitation face à la vaccination

par Naseem Miller
18 févr 2021 dans Couvrir le COVID-19
Un gant blanc et une seringue

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L'enthousiasme des Américains pour les vaccins contre le COVID-19 ne cesse de croître. En janvier, plus de quatre adultes sur dix ont déclaré qu'ils se feraient certainement vacciner lorsqu'il serait disponible gratuitement, contre 34 % en décembre, selon un récent sondage de la Kaiser Family Foundation.

En parallèle, le pourcentage d'adultes qui déclaraient vouloir "attendre et voir comment ça marche" est passé de 39 % à 31 % entre décembre et janvier, toujours selon le même sondage. On constate également une légère baisse du pourcentage d'adultes qui disent qu'ils ne se feraient vacciner que s'ils y étaient obligés et de ceux qui affirment qu'ils "ne se feraient certainement pas vacciner".

Néanmoins, même si de plus en plus d'Américains sont prêts à adopter le vaccin contre le COVID-19, son déploiement a mis en évidence une partie de la population peu médiatisée avant la pandémie : les personnes qui hésitent à se faire vacciner.

L'Organisation mondiale de la santé définit l'hésitation face à la vaccination comme "le fait de retarder ou de refuser une vaccination sûre malgré sa disponibilité", expliquant ensuite qu'elle est influencée par des facteurs tels que "la désinformation, la complaisance, la commodité et la confiance."

En 2019, l'OMS a listé l'hésitation face à la vaccination comme l'une des 10 principales menaces pour la santé mondiale. Il est donc important pour les journalistes d'en parler et d'éduquer le public à ce sujet. Il est également essentiel de distinguer les personnes qui hésitent à se faire vacciner de celles que l'on appelle les "anti-vaxxers", un groupuscule qui plaide activement contre la vaccination.

"Ils sont différents des personnes qui hésitent à se faire vacciner", déclare la journaliste scientifique Melinda Wenner Moyer, qui a écrit un article sur les vaccins et l'hésitation à se faire vacciner pour le New York Times. Elle décrit les anti-vaxxers comme "des gens qui s'obstinent à partager des informations erronées et à essayer de convaincre les autres que les vaccins ne sont pas sûrs. Mais la plupart des gens ne sont pas comme ça. La majorité des gens se trouvent quelque part dans ce spectre où ils n'ont peut-être qu'une seule question sur le sujet qui les met un peu mal à l'aise et qui s'estompera quand ils auront la réponse à cette question".

Prenez donc le temps d'étudier les hésitations en matière de vaccins dans votre communauté et d'en expliquer les nuances à vos lecteurs.

"Les personnes qui hésitent à se faire vacciner constituent un groupe très hétérogène", déclare Maryn McKenna, journaliste scientifique chevronnée, autrice et chercheuse principale au Centre d'étude de la santé humaine de l'université d'Emory. "Essayez de faire comprendre au lecteur ou au téléspectateur que l'hésitation face aux vaccins n'a pas qu'une seule définition, mais qu'il s'agit d'un spectre. Les gens y sont arrivés pour diverses raisons, avec différents degrés de croyance ou de méfiance."

[Lire aussi : Conseils pour couvrir la sortie des vaccins anti-COVID-19]

 

Nous avons demandé à plusieurs chercheurs et journalistes comment ils pensent que les journalistes devraient couvrir le sujet de l'hésitation face à la vaccination. Voici leurs conseils, résumés en six points.

1) Découvrez les origines des doutes des personnes, ou de ces groupes donnés, sur les vaccins.

"Ne supposez pas qu'une communauté serait plus hésitante à se faire vacciner qu'une autre et ne supposez pas les raisons pour lesquelles une communauté donnée hésite à se faire vacciner", déclare le Dr Emily Harrison, post-doctorante à la T.H. Chan School of Public Health et au département d'histoire des sciences de Harvard, et co-autrice de l'essai Vaccine Confidence in the Time of COVID-19 (La confiance envers les vaccins à l'heure du COVID-19), publié en avril dernier dans le European Journal of Epidemiology. "Ne vous lancez pas dans une histoire en supposant que vous savez qui ressent quoi à propos du vaccin."

2) Faites preuve de compassion et répondez aux questions de votre public sur les vaccins.

"Il est tout à fait compréhensible que les gens aient des questions et des inquiétudes au sujet du vaccin contre le COVID-19, puisqu'il est nouveau", dit Mme Moyer. "En tant que journalistes, nous devons faire preuve d'empathie et de respect envers ce ressenti."

Laissez le public poser des questions. Vous pouvez les recueillir en lançant un appel sur vos réseaux sociaux ou sur le site web de votre média. Demandez aux médecins ou au personnel infirmier de votre région quelles sont les questions posées par leurs patients et abordez-les dans vos reportages.

"Si le public ne peut pas poser de questions, nous ne pourrons pas connaître leurs interrogations et ne ferons que des suppositions", déclare le Dr Cindy Prins, professeure associée d'épidémiologie à l'université de Floride.

Le Dr Wen-Ying Sylvia Chou, directrice de programme du pôle Communication de la santé et Recherche en informatique du National Cancer Institute, et co-autrice de l'étude, Considering Emotion in COVID-19 Vaccine Communication (Prendre en compte l'émotion dans la communication sur le vaccin COVID-19), publiée dans Health Communication en octobre, a une proposition à ce sujet. Elle conseille de mobiliser une personnalité respectée de la communauté, comme un athlète, un activiste communautaire ou un chef religieux, pour poser les questions et relayer les inquiétudes du public afin d'y faire répondre des experts.  Pour les journalistes, cela pourrait être l'occasion de créer un forum virtuel avec des experts et des autorités locales.

3) N'évitez pas la question des effets secondaires des vaccins contre le COVID-19. Parlez des inconnues au sujet des vaccins.

"Nous devons couvrir les [vaccins] de manière précise et honnête", déclare Mme McKenna. "Nous devons parler des effets secondaires, expliquer qu'ils existent et en parler aux gens de manière précise pour que les rapports sur leurs occurrences ne soient pas exagérés".

Indiquez que les effets secondaires des vaccins contre le COVID-19, pour la grande majorité des gens, sont minimes par rapport à une maladie grave et à une hospitalisation due au COVID-19, dit Mme Prins.

"Il est également important de dire que ce n'est pas parce que le vaccin contre le COVID-19 est sorti rapidement que les protocoles n'ont pas été respectés", explique Mme Chou, qui a participé à la rédaction du guide de communication sur les vaccins contre le COVID-19 du National Institute of Health (NIH), destiné aux agents de santé publique. "Oui, nous apprenons encore beaucoup et le NIH a beaucoup investi dans l'observation des effets à long terme et des effets secondaires. Mais les avantages l'emportent sur les risques. Nous devons être honnêtes dans la description de toutes ces choses et dire aux gens que c'est la meilleure solution dont nous disposons actuellement".

4) Trouvez le bon équilibre de points de vue exprimés dans vos papiers.

Votre couverture des vaccins permet au public de savoir ce que les autres en pensent. Si vous n'interrogez que des personnes qui disent ne pas vouloir se faire vacciner, vous donnez par inadvertance l'impression que la majorité des personnes d'un certain groupe ou d'une certaine communauté hésitent à se faire vacciner, même si les sondages montrent que ce n'est pas le cas.

51 % des Américains qui n'ont pas reçu le vaccin contre le COVID-19 disent qu'ils ont l'intention ferme de se faire vacciner, tandis que 26 % supplémentaires disent qu'ils le feraient probablement, selon un rapport du US Census Bureau, daté du 27 janvier. Assurez-vous de parler avec ceux qui ont reçu le vaccin ou qui prévoient de le faire.

"Mettez en avant plusieurs points de vue", recommande Mme Prins.

Si votre date de rendu le permet, trouvez des personnes qui ont hésité, ont changé d'avis et se sont finalement faites vacciner, ajoute-t-elle.

De son côté, Mme Harrison recommande de demander aux personnes qui se font vacciner pourquoi elles ont choisi de le faire et ce qui leur a donné la confiance nécessaire pour le faire.

5) Passez du temps auprès de communautés où vivent une majorité de personnes racisées ou marginalisées pour comprendre pourquoi les taux de vaccination y sont plus bas.

Des sondages d'opinion publique récents montrent que les adultes noirs et hispaniques sont plus méfiants à l'égard du vaccin que les blancs. La même tendance se retrouve chez les habitants des zones rurales.

Des chercheurs et des journalistes ont examiné le lien entre le racisme systémique et le manque de confiance relatif envers la communauté médicale. Dans un article publié en novembre sur Wired, par exemple, Mme McKenna se penche sur l'histoire du racisme médical qui a conduit à l'hésitation de certaines communautés racisées à se faire vacciner. Dans un article publié en février dans le Los Angeles Times, le journaliste Kurtis Lee explique comment l'étude de Tuskegee sur la syphilis a conduit à une hésitation face au vaccin dans les communautés noires.

Mais l'hésitation à se faire vacciner n'est pas la seule cause de la baisse des taux de vaccination dans certaines populations.

"Certains pourraient penser que les taux de vaccination plus faibles sont dus au fait que les gens choisissent pas de ne pas se faire vacciner", explique Mme Harrison. "Mais c'est peut-être en partie dû à des problèmes d'accès. Peut-être est-ce le produit d'un racisme structurel et de qui peut réellement avoir accès aux vaccins. Les statistiques peuvent permettre de poser ces questions."

Les journalistes devraient également souligner le fait que de nombreuses personnes racisées sont prêtes à se faire vacciner. Par exemple, alors que 22 % des personnes noires interrogées par le US Census Bureau en janvier dernier ont déclaré qu'elles ne se feraient probablement pas vacciner, environ 64 % ont dit qu'elles se feraient "certainement ou "probablement" vacciner.

Trouvez des exemples de personnes qui se battent pour protéger leurs communautés et leurs familles de la pandémie, conseille le Dr. Reed Tuckson, co-organisateur de la Black Coalition Against COVID-19, un groupe national de médecins, d'experts en santé publique et de professionnels dont l'objectif est d'informer les communautés noires sur le COVID-19 et le vaccin.

"Racontez l'histoire d'une jeune personne qui n'est pas éligible au vaccin mais qui a emmené sa grand-mère pour se faire vacciner en raison des valeurs familiales noires", explique M. Tuckson. "Nous devrions en parler beaucoup plus à travers le prisme des histoires familiales noires et de notre vécu, lié à la notion de survie. Je pense que nous devons faire appel à ces récits de survie".

Il conseille également de mettre en scène des militants locaux dans les reportages.

"Trouvez un militant de Black Lives Matter qui répète le slogan et, par conséquent, veut s'assurer que sa communauté ait accès au vaccin", dit M. Tuckson. "Vous devriez vraiment produire plus de reportages sur ceux qui se battent pour un accès équitable au niveau local."

6) Echangez avec des chercheurs et des universitaires qui étudient le sujet de la méfiance envers les vaccins.

La journaliste scientifique Tara Haelle, qui a beaucoup écrit sur la couverture des vaccins, propose une liste d'études à comité de lecture sur l'hésitation face à la vaccination dans un billet de blog sur le site de l'Association for Health Care Journalists. Contactez les auteurs de ces études pour obtenir des commentaires et des conseils.

"Et assurez-vous de parler à plusieurs personnes afin d'obtenir différents points de vue et de rechercher éventuellement le consensus", explique Mme Prins.

Demandez aux experts de vous suggérer d'autres sources, y compris celles qui pourraient avoir un point de vue différent. Et revérifiez votre travail.

"Il nous incombe de vérifier autant que possible notre travail avec des experts", explique Mme McKenna. "Nous devrions chercher des personnes qui peuvent nous aider à vérifier les faits de manière informelle et nous dire si quelque chose est vrai ou faux ou si nous avons mal interprété un chiffre, afin d'être aussi précis que possible".

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  • Remplissez ce formulaire sur SciLine pour demander un entretien avec un expert scientifique dans un délai court.
  • Contactez les auteurs des études listées dans cet article de Tara Haelle sur AHCJ.
  • Vous pouvez aussi faire vos propres recherches sur Google Scholar ou PubMed pour trouver des études sur l'hésitation face à la vaccination.

Image principale sous licence CC par Unsplash via Diana Polekhina.

Cet article a été initialement publié sur Journalist's Resource. Il a été republié sur IJNet avec leur accord.

Naseem Miller est responsable éditorial senior chez Journalist's Resource.