Les "lecteurs-associés", clefs du succès d'elDiario.es

parJames Breiner
9 sept 2020 dans Journalisme d'investigation
Néon

Le monde du journalisme n'est pas passé à côté du succès de la start-up média elDiario.es. Beaucoup veulent le reproduire, mais ce ne sera pas chose simple.

Le public, les recettes et les bénéfices de cette publication indépendante espagnole continuent de grandir alors que d'autres voient les leurs baisser à vue d'œil. Voici un aperçu des réussites d'elDiario.es :

  • L'accès en ligne est gratuit mais 56 000 "socios", ou associés, paient 60 euros (66 dollars US) ou plus pour soutenir ses enquêtes indépendantes. Le nombre d'associés grandit notamment à chaque révélation d'une nouvelle affaire de corruption.
  • La start-up a engendré 6,6 millions d'euros (7,3 millions de dollars US) de recettes en 2019, ce qui correspond à des bénéfices de 300 000 euros net.
  • Le média contient de la publicité mais les revenus publicitaires ne dépassent pas ceux engendrés par l'arrivée d'associés.
  • elDiario.es est un des quatre médias numériques les plus populaires d'Espagne, selon le Digital News Report de l'Institut Reuters.
  • La masse salariale est passée de huit personnes à 103 en sept ans.

Le co-fondateur et directeur d'elDiario.es, Ignacio Escolar, a récemment échangé sur les facteurs clefs de son succès avec Rosental Alves, directeur du Knight Center for Journalism in the Americas et animateur du Coloquio Iberoamericano del Periodismo Digital à l'Université du Texas.

La clef : l'indépendance financière et éditoriale

M. Alves a ouvert la discussion avec la diffusion d'un vidéo promotionnelle d'elDiario.es dans laquelle M. Escolar se félicite des projets accomplis l'année précédente.

M. Escolar a réaffirmé ce qui différencie son média de ses concurrents, et s'en est indirectement pris au plus gros d'entre eux, El País, même s'il ne l'a pas nommé. "Nous sommes indépendants car nous sommes rentables", dit-il. "Il n'y a pas de banque ou de grande entreprise dans notre conseil d'administration car nous, les journalistes, sommes les actionnaires principaux." En effet, les difficultés financières d'El País l'ont obligé à intégrer ses bailleurs à sa direction.

Mieux encore, elDiario.es n'a aucune dette. "Nous sommes indépendants car nous sommes pérennes économiquement", ajoute-t-il.

Depuis janvier, le nombre d'associés d'elDiario.es a augmenté de 60 %, atteignant 56 000 personnes, et a ainsi plus que compensé les énormes pertes en revenus publicitaires que subit le secteur dans son ensemble. En parallèle, son public a augmenté de 77 %, grâce au besoin d'information fiable sur le COVID-19, a expliqué M. Escolar.

La transparence forge la crédibilité

Dans ses newsletters trimestrielles, M. Escolar tient à une grande transparence sur la source des revenus du média (en espagnol mais illustré par des graphiques), les noms de ses actionnaires, les salaires des journalistes et comment l'argent est dépensé. Il n'est pas favorable à l'idée de recevoir les aides gouvernementales que reçoivent ses confrères car il craint que cela nuise à l'indépendance d'elDiario.es.

M. Alves a interrogé M. Escolar sur la ligne éditoriale progressiste du média. Elle prône les droits humains, l'égalité des genres et des races ainsi qu'une justice égalitaire pour tous. Elle a ainsi été attaquée à plusieurs reprises par des personnalités conservatrices qui affirment qu'elDiario.es est le porte-voix du Parti Socialiste et de ses alliés libéraux. Selon le rapport Reuters, les utilisateurs de gauche ou de centre-gauche ont plus confiance en elDiario.es que ceux de droite. M. Escolar a répondu que sa publication a été critique tant du Parti Socialiste que du Parti Populaire, le parti conservateur.

Répondre directement aux utilisateurs

Selon M. Escolar, une des clefs du succès d'elDiario.es a été de réussir à créer de véritables dialogues avec les lecteurs et ne pas leur faire la morale. Certains des plus grands scoops du média ont été révélés à partir de propositions ou de pistes venant des utilisateurs.

Une autre pratique fondamentale a été de répondre à chaque plainte. Les employés chargés des relations avec les associés envoient à M. Escolar les noms de toutes les personnes qui annulent leur participation financière à cause de désaccords sur la teneur des articles ou l'opinion exprimée par les éditorialistes.

M. Escolar leur écrit ainsi personnellement pour leur expliquer la politique éditoriale. Certains jours il écrit à cinq personnes, d'autres trois, et parfois il n'a pas de plainte à traiter. Mais il est convaincu que ces discussions valent la peine. "J'ai beaucoup appris de nos lecteurs grâce à elles", a-t-il assuré.


Cet article a initialement été publié par James Breiner sur son blog, "James Breiner: Entrepreneurial Journalism." Il a été republié sur IJNet avec son accord.

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