Le journalisme francophone au Moyen-Orient : pratiques et défis

parSarah Abdallah
30 mars 2021 dans Bases du journalisme
Un homme de dos, au coucher de soleil à Beyrouth

Dans le cadre des activités du mois de la francophonie, l’Agence Universitaire de la Francophonie au Moyen-Orient a organisé le 18 mars une table ronde intitulée "Le journalisme francophone au Moyen-Orient : pratiques et défis" avec des acteurs de référence du paysage médiatique francophone pour échanger sur le potentiel du journalisme francophone au Moyen-Orient et sa traversée du contexte multi-crises.

Au début de la session modérée par Nidale Ayoub, présidente de l’Association D.E.S Francophone de Journalisme (AFEJ), Jean-Noël Baléo, directeur régional de l’AUF Moyen-Orient a expliqué qu’avec "la multiplication des canaux de communication, la distribution des modèles traditionnels de la presse par les réseaux sociaux notamment, l’irruption du fléau des fake news, les médias francophones se trouvent confrontés à de multiples défis, ils doivent s’adapter pour survivre". "L’objectif de l’organisation de cette table ronde est de débattre sans tabou sur le futur et l’avenir du journalisme francophone au Moyen-Orient", a-t-il ajouté.

Nidale Ayoub a pour sa part souligné que le journalisme francophone subit "des contraintes, des défis politiques, économiques, linguistiques, technologiques et maintenant avec la COVID-19 des défis sanitaires [...] qui rendent la vie dure".

"En contrepartie, on constate que le journalisme francophone au Moyen-Orient est bien présent sur les supports écrits, audiovisuels et en ligne et on note depuis 2011 un développement important des médias en ce sens", a-t-elle ajouté.

Nouveau modèle

Michel Helou, directeur exécutif de L’Orient-Le Jour, le premier quotidien francophone au Liban, a assuré que "le journal va survivre parce qu’il a prouvé qu’il apportait une valeur ajoutée à ses lecteurs. Nous avons été confrontés à une crise très forte, celle de l’effondrement des modèles économiques de la presse [...] on a beaucoup travaillé pour améliorer notre journal numérique et notre marketing [...], nous avons prouvé aux gens qu’il y a de l’espoir et des lecteurs qui voulaient lire en français, et ce lectorat est assez fidèle". 

Parmi les défis, Michel Helou a signalé que le français "avait été clairement la langue dominante et majoritaire dans l’éducation au Liban, mais aujourd’hui, on utilise quasiment partout l'anglais ou l'arabe, néanmoins on a un lectorat très fidèle [...]. On entend souvent dire que les lecteurs francophones sont des gens de plus de 70 ans, ce n’est pas si vrai, nous avons des lecteurs jeunes qui veulent lire en français et on a vu notamment notre diffusion, notre audience exploser au moment de la révolution, sur tous les supports notamment sur Instagram, qui est un support adressé aux jeunes. De plus le français nous a protégés d’une certaine manière parce que les locuteurs francophones au Liban sont très attachés à leur langue".

Il a également souligné le rôle de la diaspora, "car il y a un grand nombre de francophones libanais en France, on a des lecteurs en Belgique, en Suisse, au Canada, et je pense que ces Libanais en partant dans les pays francophones et en Afrique et en gardant lien avec le Liban, aussi contribuaient à maintenir cette francophonie ancrée au Liban". 

Standards et défis

La journaliste de l’Agence France Presse (AFP) Acil Tabbara, ancienne directrice du bureau du Golfe et du service arabe de l’AFP, a estimé qu’il fallait "reconnaître qu’aujourd’hui au Liban, le journalisme francophone n’a plus beaucoup de place parce que l’anglais est en train de gagner du terrain, et également en raison de l’effondrement économique qui va causer une vague d’immigration touchant particulièrement ce qui reste de cette élite francophone".

A travers le Moyen-Orient, elle a souligné que le journalisme francophone avait cependant "de bonnes perspectives, notamment dans les pays du Maghreb où une partie de la population est totalement bilingue, ainsi qu'une importante diaspora qui demande une information en français".

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Mais elle a ajouté qu’il ne fallait pas "se lamenter sur la perte de terrain du journalisme francophone mais voir comment ce journalisme francophone peut servir de modèle pour d’autres langues, d’autres pays, d’autres supports… ".

Elle a cité l’exemple de l’AFP, qui est aujourd’hui "une agence vraiment multilingue, internationale. Je trouve que c’est là la richesse de la francophonie, c'est à dire que le français est un support qui a aidé à développer les autres langues".  

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Pour sa part, Paul Khalifeh, correspondant au Liban et en Syrie de Radio France Internationale a dit "je pense que le développement des médias francophones reste lié au développement global du pays".

Khalifeh a posé des problématiques importantes concernant la francophonie et les métiers du journalisme, en clarifiant que "la francophonie n’a pas une ambition de survivre mais de se développer. La francophonie est un vecteur du journalisme".  

Nasri Messarra, directeur du Master en Information et communication à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth note que l’évolution technologique arrive par vagues, pas seulement au Liban et que le journalisme n’a pas encore évolué. "Nous sommes toujours en train d’utiliser la nouvelle technologie avec des anciennes pratiques. Une révolution aura lieu un jour et les médias partout dans le monde vont trouver de nouveaux moyens de communiquer et d’évoluer. Le journalisme francophone du moins au Liban peut donner l’impression de liberté". 


Sarah Abdallah est journaliste au Liban, au sein du titre L'Orient le Jour. Sarah est également traductrice au sein de l'équipe d'IJNet. Elle a été journaliste pour Lebanon24.


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