Comment la crise anglophone au Cameroun met à mal le journalisme

26 févr 2025 dans Liberté de la presse
Drapeau du Cameroun

Depuis près d’une décennie, le conflit armé dans les régions anglophones du Cameroun a entraîné des troubles civils et de graves violations des droits humains. Selon un rapport de Human Rights Watch, plus de 6 000 civils ont perdu la vie et plus de 600 000 ont été déplacés à l’intérieur du pays.

Le conflit a également créé un environnement hostile pour les journalistes, qui peuvent difficilement exercer librement leur profession. Selon un rapport de l’ADISI-Cameroun, les menaces, les enlèvements, les séquestrations et la torture ont poussé 45 journalistes des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest à l’exil, et au moins 97 reporters ont été déplacés à l’intérieur du pays. Des médias ont également été contraints de fermer

Cinq journalistes ont été emprisonnés au Cameroun en 2024, ce qui place le pays au quatrième rang sur le continent africain pour le plus grand nombre de journalistes emprisonnés, selon un rapport du Comité pour la protection des journalistes.

Voici un aperçu de certains des journalistes qui ont été pris pour cible :

  • En août 2019, Samuel Wazizi a été arrêté dans le sud-ouest du pays après avoir critiqué la gestion par le gouvernement du conflit en cours entre les forces de l’État et les groupes séparatistes. Le gouvernement a par la suite confirmé que M. Wazizi était mort en détention peu après son arrestation et que la cause de son décès était une septicémie sévère. Selon Reporters sans frontières, aucune autopsie n’a été pratiquée et son corps n’a jamais été rendu à sa famille. 
  • En 2019, Wawa Jackson, un journaliste qui travaillait pour la radio Abakwa FM à Bamenda, a été arrêté. Son crime, a expliqué M. Jackson, était d’avoir couvert la saisie par le gouvernement d’antennes paraboliques diffusant une chaîne pro-séparatiste. Il a déclaré avoir été torturé et séquestré au secret sans nourriture pendant trois jours avant d’être détenu pendant plusieurs années. Il a été libéré en février 2021. “J’ai été arrêté par des officiers de la gendarmerie [paramilitaires] qui m’ont emmené [...]. L’administrateur du gouvernement m’a fait comprendre qu’il allait me donner une leçon pour avoir couvert cette question,” déclare M. Jackson. “J’ai ensuite été présenté au tribunal et les charges retenues contre moi étaient d’avoir publié des informations sécessionnistes et d’avoir menacé la vie d’un homme politique de premier plan.” Depuis sa libération, M. Jackson a réduit ses reportages par peur et il ne peut pas se déplacer librement dans le pays, en particulier dans les zones reculées où, par le passé, il effectuait la majorité de ses reportages.
  • En mai 2023, des séparatistes armés ont abattu Anye Nde Nsoh, journaliste à The Advocate Cameroun, âgé de 26 ans, dans le nord-ouest du pays. Près de deux ans plus tard, personne n'a été arrêté en lien avec ce meurtre.
  • Njodzeka Danhatu, journaliste à Buea, une ville du sud-ouest du pays, a déclaré avoir reçu des avertissements et des menaces de la part d’hommes armés qui l’incitaient à ne pas couvrir certains sujets. Il pense que ses reportages et ses déplacements sont surveillés. “Je choisis désormais le type de sujets sur lesquels je veux travailler. Il y a des zones où j’avais l’habitude de me rendre, mais maintenant, il est difficile d’y accéder sans mesures de sécurité adéquates,” déclare M. Danhatu. “Le conflit a affecté la pratique du journalisme car les journalistes s’autocensurent beaucoup. Beaucoup ont peur d’être tués, pris pour cible ou catalogués comme ennemis.”
  • En mars 2024, Ignatius Nji, président de la section nord-ouest du Syndicat des journalistes du Cameroun, était en mission d’enquête pour évaluer les travaux de construction effectués sur le tronçon de route reliant Kumbo à Misaje dans le département de Bui. Bien qu’il se soit présenté comme journaliste, des soldats ont forcé M. Nji à aider à dégager les barrages routiers érigés par les séparatistes. Lorsqu’il a résisté, il a déclaré que les soldats l’avaient physiquement blessé. Plus tard, alors que d’autres voyageurs suivaient le même itinéraire, M. Nji a été pris au milieu de tirs. “Tous les voyageurs, y compris moi-même, se sont mis à plat ventre et ont poussé les troncs d’arbres jusqu’au bord de la route et les militaires, au milieu des coups de feu, ont insisté pour que nous continuions,” déclare-t-il. “J’ai protesté en disant qu’ils ne pouvaient pas nous exposer aux balles alors qu’ils se cachaient derrière des arbres. On m’a ordonné de venir, ce que j’ai fait et un jeune soldat m’a asséné trois bonnes gifles au visage.”

En raison du conflit et des menaces persistantes, les journalistes camerounais n'ont pas seulement adapté leur style de reportage. Certains ont choisi de couvrir les événements sous couvert d'anonymat, tandis que d'autres ont complètement abandonné la profession.

“Depuis que j’ai quitté la prison, il n’a pas été facile de réintégrer la profession,” déclare M. Jackson. “J’ai dû adopter un pseudonyme pour éviter d’être identifié et ciblé par des personnes directement intéressées par les questions que je couvre. Ce n’est pas facile avec un pseudonyme car cela donne l’impression que je ne produis rien.” Il ajoute qu’aujourd’hui, de nombreuses communautés sont inaccessibles aux journalistes, ce qui rend la collecte d’informations plus difficile. 

M. Danhatu, à l’instar d’autres journalistes, a fait le choix de ne pas couvrir certains sujets. Avec ses collègues, il privilégie des reportages axés principalement sur l’aspect humanitaire du conflit.  

“J’ai le sentiment que ce conflit m’affecte, car je ne suis plus sur le terrain,” confie-t-il. “Je me contente de passer des appels, mais cela ne me permet pas d’obtenir des informations aussi précises que si j’y étais moi-même.”

 


Photo de engin akyurt sur Unsplash.