La liberté de la presse davantage menacée avec la pandémie de COVID-19

by Charles KOLOU
Mar 21, 2021 in Couvrir le COVID-19
Une foule pendant le COVID-19, en Thaïlande

Chaque semaine, le Forum de reportage sur la crise sanitaire mondiale vous accompagne dans la couverture de cette pandémie. N'hésitez pas à le rejoindre. Sur IJNet en français, retrouvez une rubrique dédiée à la crise sanitaire. 

La liberté de la presse est l'un des principes fondamentaux des systèmes démocratiques. Elle repose sur la liberté d'opinion et la liberté d'expression. Cette liberté devient malheureusement de plus en plus menacée depuis des années et des journalistes sont victimes d'exactions, des tortures, de menaces. D’autres sont jetés en prison ou perdent leur vie. Avec la pandémie de COVID-19, la situation s’est encore aggravée. 

Le sujet a fait objet de discussion au cours du 37e webinaire organisé par le Forum de Reportage sur la Crise Sanitaire Mondiale le 18 mars 2021. Robert Mahoney, directeur adjoint du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), Ignace Sossou, journaliste d'investigation, Tuverekwevyo Muhindo Wundi Tuver, rédacteur en chef de la Radio Télévision Nationale Congolaise (RTNC) et Joël Nianzou, président de la plateforme de la presse numérique de Côte d'Ivoire (PNCI) ont été les panélistes de ce webinaire animé par le directeur dudit forum Kossi Elom Balao. 

Plus de 270 journalistes emprisonnés en 2020

Selon le Comité pour la protection des journalistes, le nombre de journalistes emprisonnés dans le monde a atteint un nouveau record en 2020. Au moins 274 journalistes ont été mis en prison au cours de cette année. 

"La situation s’est empirée ces 10 dernières années. On a vu des exactions contre les journalistes, contre la liberté de la presse partout. Il y a ce phénomène que j’appellerais une dérive autoritaire parmi les gouvernements à travers le monde qu’on appelle la criminalisation du journaliste", a indiqué Robert Mahoney, directeur adjoint du Comité pour la protection des journalistes (CPJ).  

Dans leurs stratégies de lutte contre la pandémie, des gouvernants ont davantage réprimandé de nombreux journalistes et restreint la liberté de la presse. La stratégie a consisté en l’instauration d'états d’urgences permettant parfois aux gouvernements de prendre des lois qui enfreignent la liberté de la presse. 

"Les gouvernements n’hésitent pas à décider de lois qui tendent à criminaliser le journalisme surtout celui d'investigation", souligne Robert Mahoney. 

Les confinements par exemple ont constitué un handicap pour les journalistes surtout ceux ne disposant pas d’assez de ressources pour pouvoir effectuer des interviews et reportages ou de les diffuser.  

Un autre constat à retenir est que les journalistes sont aussi privés d’informations durant cette période de pandémie. 

[Lire aussi : Les astuces d'un fact checker pour traquer les fausses informations]

Les journalistes et le journalisme en danger

Les journalistes sont de plus en plus en danger d'abord d'un point de vue physique quand ils sont sur le terrain pour effectuer des reportages. Secundo avec l’évolution du numérique, ils sont davantage en danger à travers des attaques en ligne

"La surveillance des journalistes est un phénomène très répandu de nos jours et cela cause des problèmes pour ce qui est des reportages. Il devient plus difficile de garder l’anonymat dans un reportage quand par exemple un gouvernement pour une information dont vous disposez décide de fouiller vos appareils ou de vous tracker. Il existe des entreprises occidentales qui vendent aux gouvernements des technologies d’espionnage qui ont la capacité de lire dans les téléphones, enregistrer les appels et de suivre les populations surtout les journalistes", a révélé Robert Mahoney. 

Au-delà des avancées technologiques, les menaces des journalistes en période de crise sont liées selon Ignace Sossou à l’avidité des gouvernements à avoir un contrôle des informations. 

Cette attitude de certains gouvernants à vouloir cacher des informations contribue selon Tuverekwevyo Muhindo Wundi à la propagation des fake news. "Les dirigeants devraient plutôt se servir de la presse comme des relais d'informations et pour justifier la transparence de leur gestion. Cette stratégie devrait participer à résoudre les questions de fake news", soutient-il. 

Des actes non réprimandés

Si la liberté de la presse se détériore, c’est aussi lié selon Tuverekwevyo Muhindo Wundi Tuver, rédacteur en chef de la Radiotélévision Nationale Congolaise (RTNC), à l’impunité. 

"La sécurité des journalistes pose encore problème. Nous sommes dans des pays où les criminels ne sont pas beaucoup traqués. Nous connaissons peut-être certains criminels qui sont identifiés derrières les crimes mais la justice ne suit pas réellement cette remise de la vérité envers les victimes. On assiste parfois à des simulacres de jugement", déplore-t-il. 

Selon Joël Nianzou, "les bourreaux qui empêchent les journalistes d’exercer leur fonction ne sont jamais inquiétés, encore plus lorsqu'il s'agit de corps habillés ou des personnes d’influences".  

"La liberté de presse, c’est la liberté pour le journaliste de mettre à la disposition du public une information qui est vraie et vérifiable sans craindre des représailles ", rappelle Ignace Sossou. 

Sauver la liberté de la presse en période de crise

En période de crise, il est primordial de garder l’accès à l’information. "L’information est un bien public". 

Dans le contexte actuel de la pandémie, les journalistes devraient aussi prendre leur responsabilité et faire leur travail avec du sérieux. De fait, révèle les panélistes "la liberté de la presse tant souhaitée ne peut s'affirmer sans la contrepartie d'une responsabilité du journaliste lui-même". 

Aussi, la lutte et le plaidoyer doivent être poursuivis pour dépénaliser les délits de presse dans les pays où cette dépénalisation n’est pas encore effective. 

Pour travailler dans la sécurité et ne plus être exposé au tracking, les journalistes peuvent se renseigner sur des sites-ressources, notamment celui notamment de RSF (NDLR : IJNet en français offre également de nombreuses ressources en la matière)

Les médias et les associations de presse doivent pour leur part former leurs journalistes aux mécanismes d’autoprotection. 

En période de crise le travail en binôme ou en équipe autour des sujets sensibles est recommandé aux journalistes de même que l’utilisation des messageries instantanées comme Signal, Telegram ou encore WhatsApp. 


Charles KOLOU est journaliste togolais spécialiste de l’environnement/climat et de l’agriculture. Passionné de la recherche scientifique et des thématiques relatives à l’économie, il a aussi un intérêt pour la santé. Il a été lauréat des Lauriers du journalisme d’impact 2020 du Togo et des ACCER Awards 2020.


Photo d'illustration, sous licence CC Robert Norton via Unsplash