Journalisme scientifique : reporters francophones cherchent chercheurs

Dec 2, 2022 in Sujets spécialisés
Une personne travaille dans un bureau

Si l’accès aux sources se révèle comme un problème dans l’exercice du journalisme en général, il l’est plus pour les journalistes scientifiques, surtout francophones. 

"L’accès aux sources, aux chercheurs, est le problème majeur du journaliste scientifique. Les problèmes des moyens existent mais ils concernent toute la presse", indique le rédacteur-en-chef de Sciedev.net pour l’Afrique francophone. "Au Togo, c’est compliqué de pratiquer le journalisme scientifique, parce que les experts ne veulent pas partager les informations ; ils sont assez réticents", révèle Hector Nammangue, journaliste créateur du site d’information Vert Togo.  

"Les chercheurs hésitent à communiquer, soit parce qu’ils sont très occupés dans leurs laboratoires et n’ont pas du temps à consacrer aux journalistes, soit, pour la plupart du temps, parce que nos instituts de recherches sont politisés et pour parler, le chercheur doit obtenir une autorisation de sa hiérarchie qui peut être le directeur de l’institution ou même le ministre. [...]", explique le rédacteur en chef de Scidev.net.

"Nous sommes dans un pays politisé, ce qui fait que la spécialisation en tant que scientifique peine à éclore ; je conterais au bout des cinq doigts de la main, les journalistes qui s’intéressent à la science. La majorité se retrouve encore dans les sujets généralistes  découragés par l’inaccessibilité des sources", renchérit de son côté le créateur de Vert Togo. 

Julien Tchongwang accuse aussi les journalistes eux-mêmes. "L’autre raison peut être qu’ils (les chercheurs NDLR) ne font pas confiance en un certain nombre de journalistes qui ont peut-être le défaut de déformer leurs propos, des journalistes qui traitent des sujets qu’ils ne maîtrisent pas bien et diffusent de la contre-information ou de l’information non-contextualisée", maintient-il. 

Rencontrées à la première conférence des journalistes scientifiques francophones tenue du 10 au 16 octobre dernier à Dakar au Sénégal, Magali Reinert, journaliste freelance en France et Huma Khamis, de la Radio Télévison Suisse (RTS), bien que reconnaissant les difficultés de leurs confrères et consœurs africains, ne doutent pas un seul instant de la valeur de ceux-ci.

"Quand je vois le nombre de prix glanés par ces journalistes et les conditions difficiles d’accès à Internet, avec des transports compliqués et surtout les problèmes d’accès aux sources que nous ne connaissons pas car chez nous...", explique Huma Khamis. "C’est évident qu’un chercheur va nous répondre puisque la recherche est payée par le fond public et le chercheur se doit de communiquer car c’est son devoir de transmettre ces découvertes à la population qui a payé pour les travaux."

La coopération entre le Nord et le Sud a sa place

Dans un contexte de changement climatique, comment toucher les populations exposées ? La conférence des journalistes scientifiques francophones à Dakar au Sénégal a voulu apporter des réponses à cette question, qui, pour Kossi Balao, le président du comité d’organisation de cette rencontre (et par ailleurs responsable du Forum francophone de l'ICFJ, NDLR), est plus la méconnaissance de l’importance de la science qu’une question de moyens et de formation.

"Quand on dit journaliste scientifique on pense à la difficulté. (…)  On se dit que les journalistes scientifiques sont des pédants, des extraterrestres, mais la science est vraiment accessible, elle n’est pas incompréhensible, le journaliste scientifique est avant tout journaliste. On n’a pas besoin d’une formation en physique pour l’exercer. Quand on parle de climat, santé, biodiversité, ce sont des sujets scientifiques, alors comment on arrive à bien les couvrir si on n’accorde pas de l’importance à la science", s’interroge-t-il.

Magali Reinert croit que la coopération entre le Nord et le Sud a toute sa place. "[...] Moi je sais que si un journaliste africain que j’ai rencontré m’informe qu’il veut travailler avec un chercheur africain ou un chercheur européen qui exerce en Afrique, éventuellement je vais l’aider", dit-elle.

"Nous devons sensibiliser nos experts ou bien pourquoi pas penser à un atelier qui nous permettrait de nous asseoir et de pouvoir travailler main dans la main", propose Hector Nammangue pour lever les barrières au Togo.

Toutes les voies pour y parvenir sont sont les bienvenues, étant donné que Gervais Mbarga, enseignant à l’Université de Moncton au Canada, dans un entretien qu’il a accordé à l’issue d’une rencontre du réseau Théophraste à Saly au Sénégal en mai 2022, prédit des beaux jours aux journalistes spécialisés en général et journalistes scientifiques en particulier. Encore plus avec la crise sanitaire du COVID-19.



Photo : Sigmund via Unsplash, licence CC