Menaces sur la toile dans la presse québécoise

Jun 8, 2022 в Sécurité physique et numérique
Une femme, seule, sur son ordinateur, dans la nuit

Les temps sont durs pour les "travailleurs et travailleuses de l’information" au Québec. Dans le contexte post-crise covidienne fin 2021, le forum virtuel #CestAssez – Défendons le journalisme et la démocratie, orchestré par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), révélait une tangente préoccupante depuis la dernière année, effritant la liberté de la presse. 65 % des répondants d'un sondage mené auprès des travailleurs des médias pour la CBC/Radio-Canada sur le harcèlement en ligne en furent victimes. Une personne sur cinq ayant répondu affirme en subir hebdomadairement.

Le président de la FPJQ Michaël Nguyen, journaliste aux affaires judiciaires, décrypte ce phénomène. 

Effet collatéral d'une crise sanitaire

Depuis près de six ans, M. Nguyen veille sur l'organisation phare des représentants des médias, tous métiers confondus. Collaborateur du Journal de Montréal, il en connaît tout un chapitre sur les méfaits sociétaux et l'état du monde. Son constat sur la propagation de la cyberintimidation à leur endroit est sans équivoque. "Il y a effectivement, depuis le début de la pandémie, une hausse marquée des menaces et du harcèlement. Même si le phénomène existait auparavant dans les médias, la crise sanitaire a polarisé la population."

Travers d’un clavier anonyme

Comment un tel phénomène a-t-il pu s'infiltrer ? Qui en détient les ficelles ? À la Fédération, nul doute qu'une hausse de la violence s'abat sur les détenteurs de l'information. Des gestes violents, outrepassant les paroles de la part d'individus souvent inconscients du geste ainsi posé par leur message, "derrière l’anonymat d’un clavier". De l'expression de l'insulte à la grossièreté langagière, la toile laisse circuler ce flux. La violence s'accroît à un stade de violence allant jusqu'à l'attaque personnelle.

À la première ligne de ces cibles : femmes, personnes d'origine autochtone et de couleur et les membres de la communauté LGBTQ2+, destinataires de "messages ou d’images à caractère sexuel, de menaces physiques et de commentaires sur l’identité de genre, l’origine ethnique ou la nationalité". Toujours à la lumière du sondage, ce type de messages sans limite implique l'usage des noms et même des images de ces membres de la presse à leur insu. Sans autorisation. 

Un autre contexte d'insécurité s'esquisse de plus en plus, celui du reportage terrain. À un point tel, soutient le journaliste, que "certains médias ont pris des mesures afin de mieux les protéger, comme de retirer les identifications sur les véhicules de service". Ces tensions de l'époque voient l'intervention des forces de l'ordre qui se conscientisent à ces menaces propres aux médias québécois. Un triste baromètre de plaintes croissantes à l'égard de ces harceleurs insidieux, en ligne mais bien réels. 

Éduquer face à l'ignorance

À qui la faute de ce soulèvement allant tragiquement jusqu'à la menace de mort chez 10 % des répondants du sondage ? Selon le président de la FPJQ, il y a tant de causes à pointer du doigt. Premier constat : une part d'ignorance du travail des journalistes et du rôle des médias. "Pour une partie de la population, il est difficile de distinguer les chroniqueurs d’opinions des journalistes rapportant des faits. La désinformation sur les réseaux sociaux et la facilité à y trouver des informations contradictoires n’aident pas non plus à la confiance envers les journalistes", maintient-t-il, ajoutant aussi qu'une lacune persiste sur l'éducation quant aux médias et leur rôle prépondérant dans la connaissance du monde.

L'heure est grave pour la sécurité de la presse sur un territoire des plus imprévisibles. Sur les réseaux sociaux, cet espace du meilleur comme du pire. L'alarmant sondage rapporte qu'une personne harcelée sur quatre développera un trouble de santé mentale, voire un abandon de la vocation chez une personne sur trois. Face à l'éradication de cet enjeu brimant la liberté de la presse, il ne semble y avoir de solutions magiques selon Michaël Nguyen. "Plusieurs pistes sont à l’étude afin de rétablir cette confiance qui s’effrite. Il est important de rebâtir les ponts entre la population et les travailleurs et travailleuses du milieu. Une plus grande connaissance du travail des médias et du rôle de chacun de ses artisans serait aussi une mesure pour contrer en partie le phénomène".

La FPJQ vu le jour en 1969 et défend les intérêts de près de 1 600 journalistes québécois œuvrant dans 250 médias d'information. La liberté de presse constitue l'axe de sa mission. 


Photo : Victoria Heath via Unsplash, licence CC