Paroles d'experts : le data journalisme à la portée de tous

parMarie Luff
21 août 2020 dans Data-journalisme
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Chaque semaine, dans le cadre du Forum de reportage sur la crise sanitaire mondiale, des webinaires sont organisés. Retour sur celui du 13 août, sur le thème "Comment utiliser les données pour couvrir le COVID-19 ?". Pour d'autres ressources sur la couverture de la crise sanitaire, cliquez ici

Le data journalisme émerge depuis quelques années. Il est désormais enseigné dans les écoles. Pourtant, les données peuvent rebuter. À tort, car elles fournissent de nouveaux angles… Suivez-le guide !

La pandémie de du COVID-19 a engagé les médias sur un terrain d’expérimentation. Le Forum de reportage sur la crise sanitaire mondiale s’est donné pour mission d’organiser des webinaires afin de fournir des outils de travail aux journalistes. Le 13 août dernier, plusieurs experts se sont succédé pour parler de l'utilisation des données dans le cadre de la couverture du COVID-19.

L’activiste et blogueur Cheikh Fall observe la société et les médias africains depuis le Sénégal. Spécialiste, entre autres, des transformations digitales, il constate la technophobie de ses compatriotes." Les modes de consommation de l’information ont évolué mais les journalistes ont-ils réellement perçu ces transformations ?". Mise en garde partagée par le data journaliste français Nicolas Boeuf. Il enseigne la discipline à l'école de journalisme de Sciences Po, à Paris, et utilise le journalisme de données pour investiguer. "On déplace la source d’information, on fait appel à d’autres techniques mais on se base sur les principes du journalisme."

Faire parler des chiffres n’est pas si compliqué, à condition de s’en donner les moyens. Le 13 août, les deux conférenciers ont expliqué pourquoi et comment procéder.

Comprendre l’éco-système 

"Si un événement se passe à Ouagadougou sans publication de tweet, c’est comme s’il n’avait pas eu lieu", ironise Cheikh Fall. "Le taux d’audience se mesure désormais au nombre de vues, de clics, de partages et de réactions". L’infobésité est une réalité à laquelle journalistes et médias ne sont pas préparés, d’après lui. A l’inverse, les reporters citoyens et blogueurs seraient plus enclins à utiliser ces nouveaux outils et ces nouvelles technologies.

Nicolas Boeuf enfonce le clou. Le data journalisme rend l’information plus "concernante". Impossible d’interroger les salariés de toutes les branches professionnelles durant la crise. Or, l’ensemble de la population active souhaitait savoir à quels risques elle s’exposait en allant travailler. Le New York Times a très bien cerné l’attente de ses lecteurs avec un graphique détaillant cette problématique. "Le data journalisme permet de sortir de l’anecdote, de dézoomer une situation". Chaque Américain a ainsi pu évaluer la prise de risques liée à son travail.

Le data journalisme permet de répondre aux questions du public grâce à des données brutes et chiffrées. En témoigne la simulation mathématique du Washington Post pour mesurer l’impact de la distanciation sociale. Cet article a été massivement consulté.

[Lire aussi : Comment utiliser la data visualisation pour couvrir le COVID-19]

Ne pas avoir peur des chiffres

Lors du webinaire, Cheikh Fall compare deux exemples : un graphique austère et une animation vidéo. Les deux égrènent le nombre de morts. Les deux sources d’information sont fiables mais la première – moins accessible– nécessite d’être explicitée. Précisément le travail du journaliste. "Très vite, devant un fichier Excel, on a une migraine", concède-t-il. Néanmoins, ce problème se contourne ! Lors du webinaire, le conférencier présente deux outils ergonomiques : une plateforme gratuite pour collecter des données et les interpréter et le site Infogr.am pour fabriquer ses propres infographies. "Et surtout, il existe en Afrique des experts prêts à collaborer avec les journalistes !", martèle Cheikh Fall.

Comment devient-on data journaliste ? Cette question, Nicolas Boeuf a l’habitude d’y répondre puisqu’il est formateur, mais sa réponse est surprenante : "il faut mettre les mains dedans et ça rentre !". Exceptés les étudiants journalistes qui bénéficient d’une formation continue, les professionnels doivent –pour une majorité d’entre eux– apprendre sur le terrain. Pas de panique, "ils peuvent se faire aider". Avec le data journalisme, de nouveaux métiers ont émergé et beaucoup de personnes, notamment les activistes, sont prêts à mettre leurs compétences au service de l’information.

Encore faut-il accepter de se faire aider…Nicolas Boeuf emploie le terme humilité. "Accepter de recevoir de la connaissance de personnes qui ne sont pas journalistes" nécessite une ouverture d’esprit. Cheikh Fall est formel, ces mises à jour sont nécessaires pour suivre l’évolution de la société. L’activiste africain incite les journalistes à faire partie de réseaux de partages, corollaire du journalisme de données. Il exhorte surtout les dirigeants des médias à financer de nouveaux postes, à inclure ces nouveaux outils de travail dans leurs procédures.

Identifier de nouvelles sources

L’agence de presse Reuters a mesuré les bouchons à Manille entre le 15 janvier et le 15 mars 2020. Pendant cette période, ils ont quasiment disparu. L’information est significative car elle témoigne de l’ampleur du confinement lié à la pandémie mondiale. "Le data journalisme permet de traiter un très grand nombre d’aspects différents", explique Nicolas Boeuf. En évoquant la crise sanitaire liée au COVID-19, le data journaliste poursuit : "il n’y avait pas que le nombre de malades pour raconter la pandémie (…) d’autres indicateurs étaient possibles !", à l’instar du trafic routier dans la capitale philippine.

"Au lieu d’interroger des personnes, on va interroger des données", résume Nicolas Boeuf. Cheik Fall poursuit avec la méthodologie : "connaître les sources de données, les interpréter et les exploiter grâce à des visualisations et le story telling".

Qui publie les données ? À quelles fins ? Quelle méthode a été utilisée ? Un travail en amont qui s’apparente à une pré-enquête sur le terrain. Lorsqu’il manque des chiffres sur une courte période, suite à un bug informatique, par exemple, le journaliste peut utiliser la base de données à condition d’en informer ses lecteurs. Il peut également utiliser une "variable proxy", c’est à dire un autre indicateur pour raconter l’événement. Le New York Times a mesuré le bruit de la ville pendant le confinement pour relater l’arrêt de l’activité économique.

Au moindre doute sur la fiabilité de la source, il faut l’exclure. Nicolas Boeu, journaliste d’investigation, s’appuie sur le data journalisme pour réaliser ses enquêtes et la consigne est stricte : "quand on a de mauvaises données, le meilleur article, c’est celui qu’on n’écrit pas !".

Avoir une démarche journalistique

"Au lieu d’aller sur le terrain, on va trouver des données pour parler d’un sujet", explique Nicolas Boeuf. La méthode est scientifique mais les principes sont ceux du journalisme : croiser les sources, vérifier les informations…Les chiffres fournissent certes des angles nouveaux, encore faut-il réussir à les faire parler !

Le story-telling est donc l’une des bases du data journalisme. Cheick Fall insiste sur cette compétence pour produire du contenu. Les données doivent avoir du sens, être replacées dans un contexte et analysées. Les journalistes ont pour mission de raconter le quotidien ou l’Histoire. Si la plupart des données sont dites "structurées" c’est à dire placées dans un système tabulaire et collectées à partir d’études, de statistiques, de rapports parlementaires, elles peuvent également être recueillies sur le terrain, comme dans l’affaire des Panama Papers. Elles sont alors dites "hétérogènes".

En 1854, le Dr John Snow fait le tour de la ville. Londres est en proie à une épidémie de peste. Le médecin veut repérer les malades et répertorie ces informations sur une carte. Il constate une concentration des cas autour d’une pompe à eau. En identifiant le foyer d’infection, il peut l’isoler. Les débuts du data journalisme datent de cette période.


Marie Luff est journaliste pigiste. Elle travaille essentiellement pour la télévision, en national et en région. Formée à l'ESJ Pro à Montpellier, elle est également secrétaire de l'association Profession : Pigiste (https://pigiste.org). 


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