Le métier de critique de cinéma au Maghreb : entre illusion et précarité

parYasmine Bouchfar
22 oct 2020 dans Bases du journalisme
au cinéma

Le métier du critique de cinéma devient de plus en plus rare. Nous notons une baisse importante du nombre de critiques en fonction de plusieurs facteurs tels que : la disparition de plusieurs revues cinématographiques, l’envahissement des technologies et du numérique, le fait que les gens consomment de manière excessive les produits audiovisuels sans se donner l’occasion à la réflexion ou à la critique, etc.

Les critiques de cinéma, pour gagner leur vie, doivent exercer un métier à côté, car vivre de la critique est difficile voire impossible ! Certes ils disposent de certains privilèges, mais ils en manquent bien d’autres qui sont nécessaires pour mener une vie décente.

En 2020, la crise sanitaire a bloqué tous les secteurs, et elle a empêché l’organisation de plusieurs événements cinématographiques et festivals, ce qui fait que le métier de critique de cinéma est en voie de disparition de manière implicite en l’absence de ces derniers. Actuellement, quels sont les enjeux  de la profession ? S’est-elle précarisée ?

Le discours de la critique cinématographique vit une réelle crise 

"Comme pour tous les domaines voués à la création, il est difficile de dresser un portrait d’ensemble de la critique cinématographique sans tomber dans la généralisation et les raccourcis. D’autant plus que la situation ici est d’une grande complexité tant elle recèle aussi bien la chose que son contraire. Il convient donc d’emblée de dire que la critique est un exercice individuel dans le fond, et que seul l’examen au cas par cas permet d’avoir une idée qui rend compte de l’ensemble sans léser les exceptions individuelles."

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Pour Said El Mazouari, critique de cinéma marocain à Al Araby Al Jadid et membre fondateur de la Fédération Marocaine du Cinéma d’Amateurs, rajoute en illustrant un exemple du Maroc : "il faut avouer d’emblée que le discours de la critique cinématographique vit une réelle crise aussi bien sur le plan de sa configuration, que sa production. Ainsi, un contraste est à observer entre un discours prolifique et d’une grande richesse au temps où le Maroc produisait à peine un film par an dans les années 70, et la période où la production marocaine s’est remarquablement enrichie depuis le début des années 2000, pour atteindre un seuil critique de 20 films par an dans la moyenne, alors que la critique marocaine peinait à suivre ce dynamisme aussi bien par sa rareté, que par une certaine sclérose qui entâche son discours. Une sclérose qui se matérialise par la démagogie qui 'juge' les films de l’extérieur en vertu d’une tendance à penser qu’un type de cinéma est par essence meilleur qu’un autre, ce qui se traduit par une certaine condescendance envers les films de genre comme les comédies d’un côté, et l’idolâtrie momifiante avec laquelle elle manie le concept du 'cinéma d’auteur' tant elle y confond les intentions avec les résultats."

La presse qui s’intéresse au cinéma devient de plus en plus rare et est peu suivie par le grand public

Quant à Insaf Ouhiba, professeure chercheuse et critique de cinéma tunisienne, elle indique qu’il y a un manque certain de supports de publication d’articles de critique cinématographiques. "Le manque d’espaces où les critiques de cinéma peuvent publier leurs articles pose un vrai problème. Ce genre d’écriture obéit à des règles claires. La presse qui s’intéresse au cinéma devient de plus en plus rare. Il existe des critiques qui continuent à écrire malgré tout, mais, si on fait le calcul on trouve qu’ils ne sont pas nombreux. C’est en fonction du nombre réduit de revues et de journaux qui sont spécialisés dans le domaine du cinéma dans le monde arabe : il n’y en a pas beaucoup ! Et même celles qui existent luttent pour continuer à exister [...] il faut trouver un moyen pour que les écrits de critiques de cinéma arrivent au public".

Aussi, elle invite les critiques et les responsables à trouver des moyens et des idées plus innovantes pour pouvoir préserver ce métier : "Effectivement la profession a beaucoup changé et évolué suite à la disparition petit à petit des journaux papier. Le problème est que cette évolution va plus vers une précarisation du métier voire même parfois je me demande si ce n’est pas une disparition de ce dernier. Je défends l’idée de définir clairement le métier de critique de cinéma. Aujourd’hui les frontières ne sont pas claires, avec la crise sanitaire, elles sont devenues très floues et la chose qui peut accorder une place au critique de cinéma, ce sont les festivals. Depuis des années, j’essaye de convaincre les responsables de festivals que je connais de créer une accréditation réservée aux critiques de cinéma et non les intégrer dans la case des journalistes. [...] On ne peut pas mettre les critiques de cinéma dans le même lot que les journalistes. On peut être journaliste et devenir critique de cinéma et s’y spécialiser, mais tous les journalistes ne peuvent écrire sur le cinéma notamment sur les films. Donc, c’est un élément très important pour reconnaître ce métier et lui donner sa propre valeur."

Le multimédia n’est pas suffisamment exploité par les critiques de cinéma

Le temps actuel impose à tous les métiers une certaine mise à jour et adaptation aux changements récents de notre ère. Chose que souligne le critique marocain Boubker Hihi, "le cinéma est en permanente mutation, la critique devrait l’être aussi. En effet, le multimédia n’est pas suffisamment exploité par les critiques de cinéma. En effet, le support numérique est multiforme et peut abriter aussi bien le texte que le son et les images. Le critique de cinéma, pour illustrer son propos et pour innover, peut donc exploiter des images tirées du film ainsi que des séquences vidéo. Et je pense qu’avec le temps la critique cinématographique traditionnelle (sur support papier), privée des atouts du web (son, vidéo…) sera taxée de 'sous critique'. La critique cinématographique sur papier n’est qu’une offre parmi les offres". 

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Il pointe aussi l’importance du web dans l’évolution de ce métier et pour lui rendre l’élan qu’il perd tout doucement en cette vogue numérique et rapide : "C’est le Web qui s’accapare maintenant cette agressivité, différemment bien sûr, pour attirer les jeunes. On devrait se détacher un peu de la nostalgie du temps passé et se focaliser sur la situation présente si on veut que la passion pour le cinéma se maintienne. Pour survivre, il faut s’adapter. La critique ne sera pas la seule à le faire. Presse écrite, radios, télévisions se voient dans l’obligation de se restructurer. Quelles sont donc les conditions d’émergence d’une véritable critique cinématographique sur le net ? Comment développer cette intelligence critique? Je ne vais pas faire incomber la responsabilité à l’école et aux universités où on n’enseigne pas encore de manière importante le cinéma mais plutôt aux derniers cinéphiles pour qu’ils soient présents sur le web et qu’ils développent l’héritage cinéphilique en attendant des lendemains meilleurs".  

Entre illusion et précarité le métier de critique de cinéma dans les pays du Maghreb, n'a pas encore trouvé la solution adéquate pour améliorer ce domaine et lui offrir la place au soleil qu’il mérite et qu’il doit garder. La crise sanitaire du COVID-19 a dévoilé beaucoup de failles au niveau de la structuration de plusieurs domaines culturels, et ce métier en fait partie. Donc, nous invitons tous les responsables et les spécialistes du domaine à s'unir pour trouver des solutions convenables à la situation précaire dont souffre ce métier sous les ondes covidiennes. 


 Photo sous licence CC par Myke Simon 


Yasmine Bouchfar est lauréate du Master Médias et Migrations de l’Institut Supérieur de l’information et de la communication de Rabat. 

Passionnée du monde du cinéma, jeune critique et scénariste, en 2017, elle a obtenu le grand prix de la
critique cinématographique au Festival Tasmit du cinéma de la critique à Beni Méllal. Actuellement, elle est membre de l’association marocaine des critiques de cinéma.

Dans le cadre associatif, elle est membre fondatrice de l’association BADRE pour les personnes atteintes de Cancer à Sidi Kacem.

Yasmine Bouchfar fait également partie du réseau des journalistes marocains spécialistes des migrations.