"Même l'espoir a été tué à Beyrouth"

porSarah Abdallah
Aug 14, 2020 en Divers
Le ciel après l'explosion

Le 4 août, après une longue journée dans la capitale libanaise, je suis rentrée chez moi dans ma maison, située à environ 30 km à l'est de Beyrouth. Cinq minutes après mon arrivée, les portes ont tremblé et j'ai entendu un bruit fort et effrayant. J'avais peur. Je pensais que c'était une proche frappe aérienne. Puis le téléphone a sonné, un collègue m'a dit qu'il y avait une puissante explosion au port, et un ami m'a envoyé les premières photos. Tout cela s'est passé en quelques minutes.

J'étais traumatisée, je ne savais pas quoi faire et qui contacter. J'ai beaucoup d'amis à Beyrouth, où je possède aussi une maison. J'ai vécu dans cette belle capitale depuis la première année d'université, puis je me suis mariée et j'ai eu deux filles. Depuis, elles sont entrées dans l'un des plus anciens établissements de la ville : l’école francophone Sainte-Anne-de-Besançon, un imposant bâtiment historique situé au cœur de Beyrouth, fondé en 1914. J'ai été effondrée par la destruction de cette école, dont les portes et les fenêtres ont été brisées et endommagées.

Une classe détruite dans l’école située au cœur de Beyrouth. Photo : Sainte-Anne-de-Besançon

De même pour la crèche où je mettais ma fille quand elle était bébé pendant la période où je travaillais pour un site Web à Beyrouth.

La crèche endommagée par l'explosion qui a ravagé le port de Beyrouth et la capitale. Photo Sainte-Anne-de-Besançon

Tout ce que j'ai vu était très triste, car j'ai été témoin de deux guerres au Liban. Pour mon travail, j'ai couvert de nombreux explosions et assassinats, notamment les années 2014 et 2015. J’ai écrit à propos des scènes sanglantes, mais je n'ai jamais vécu ce traumatisme. L'explosion a conduit à la destruction de milliers de bâtiments et à la mort de 171 personnes. On dénombre des milliers de blessés.

Tout ce qui s'est passé m'a fait beaucoup pleurer. Pleurer pour ma ville, que j'aime tant. Pleurer pour des souvenirs dans chaque coin de la ville. L'École doctorale où je poursuis mes études a été beaucoup endommagée, les papiers ont été déchirés, les livres se sont répandus au sol. Même l'espoir a été tué à Beyrouth. 

 

L'Ecole Doctorale des Lettres et des Sciences Humaines et Sociales à Beyrouth. Photo : Doyen Mohammad Mohsen.

Heureusement, la crèche ferme ses portes à cinq heures de l'après-midi, c'est-à-dire une heure avant l'explosion, sinon le désastre aurait été plus grand.

J'ai commencé à appeler des amis, mais ils ne pouvaient pas parler en raison du grand traumatisme et des dommages causés à leur maison. Ils m'ont envoyé des photos de leurs logements, où leurs souvenirs ont été brisés, et les canapés ont été retournés par terre.

Soudainement, des nuages ​​oranges se sont formés dans le ciel, et là j'ai commencé à me poser des questions sur la toxicité éventuelle de qui s'est propagé après l'énorme explosion.

 

Des nuages de fumée oranges ont assombri la Bekaa après l’explosion. Photo : Sarah Abdallah

Dans la soirée, j'ai entendu à la télévision le nom de mon amie, qui est journaliste, parmi les blessés. 

"L'ampleur de l'explosion et les destructions ont fait résonner le son dans les oreilles des habitants de Beyrouth", a dit à IJnet Arij Khatar, présentatrice de nouvelles à Télé-Liban, dont le domicile à Beyrouth a été endommagé à la suite de l'explosion. Elle a déclaré: "Les Libanais qui regardent les routes de Beyrouth ne peuvent que pleurer, car avant cette tragédie, ils luttaient déjà pour assurer leur nourriture, et avec la catastrophe, nous ne trouvons que la destruction. Les victimes ne sont pas seulement les morts, les Libanais vivants sont des corps en mouvement, il y a de la peur dans leur regard. Ils sont inquiets pour l’avenir de leurs enfants, et ceux-ci ont peur quand ils entendent un bruit, le verre recouvre la ville, comme si nous étions dans un cauchemar, il n'y a pas d'espoir. La colère, le choc et la tristesse nous envahissent", Khatar a ajouté :" Nous sommes dans le malheur. Je ressens toujours le tremblement et le bruit du verre comme si l'explosion avait lieu une seconde fois".

        [Lire aussi : Liberté d'expression : défis et nouvelle alliance au Liban]

De son côté, la journaliste libanaise Hanane Hamdan, qui écrit des articles pour plusieurs institutions médiatiques, est arrivée à Beyrouth une demi-heure avant l'explosion. Elle a déclaré à IJNet: "J'ai ressenti une forte pression au moment de l'explosion, j'ai heurté un mur trois fois. Le verre de ma maison a été brisé. J'ai cru qu'une bombe avait explosé dans le bâtiment. Aujourd'hui, nous vivons dans une catastrophe".

Quant à Natalie, qui est mon amie travaillant pour une entreprise de télécommunications et qui communique constamment avec les médias, elle était avec sa mère dans un magasin de chaussures. Elle m’a raconté ce qui s'est passé: "Lorsque le magasin a tremblé pour la première fois, nous avons pensé que c'était un tremblement de terre, puis le verre s'est dispersé sur nous. J'ai pensé, comment puis-je sauver ma vie, j'ai perdu ma mère, puis je l'ai trouvé blessée et ses vêtements déchirés. Maintenant je suis sous le choc, je ne peux pas conduire ma voiture, j'ai peur de tout, les scènes que nous avons vues sont terrifiantes, les gens couverts de sang et d'autres en larmes, comme si nous étions en guerre".

Enfin, je ne peux pas oublier la première personne qui m'a contactée après l’explosion de l'extérieur du Liban, qui était le directeur d’IJNet, David Maas. Puis j’ai reçu un message de la responsable éditoriale d'IJNet en français, Sophie. Après ces messages, j'ai senti que je travaillais au sein d'un réseau qui traverse les frontières.

Journalistes victimes

Le Centre SKeyes pour les médias et la liberté culturelle à la Fondation Samir Kassir a publié une liste contenant les noms des journalistes qui ont été blessés dans l'explosion et des institutions médiatiques qui ont été endommagées, et a constaté que cinq journalistes ont été blessés lors de la couverture sur le terrain, 11 ont été blessés à leur domicile et 15 journalistes ont été touchés alors qu'ils travaillaient dans leurs bureaux.

Photo Centre SKeyes pour les médias et la liberté culturelle à la Fondation Samir Kassir


Sarah Abdallah est journaliste au Liban, au sein du titre L'Orient le Jour. Sarah est également traductrice au sein de l'équipe d'IJNet. Elle a été journaliste pour Lebanon24.